L’Europe intéresse-t-elle encore les européens ?

Si l’on en croit le niveau d’abstentions aux élections passées, la mobilisation n’est pas flagrante. Trois témoignages européens originaux et les principaux résultats d’une enquête récente, réalisée auprès des citoyens des 28 Etats-membres, pour répondre à la question. Un article paru dans l’Ami du Foyer, journal du Foyer de Grenelle n°385 d’avril-juin 2019.

Ils manifestent clairement leur attachement à l’Europe, particulièrement l’Allemagne à 80%, la France, le Royaume-Uni et l’Italie entre 55 et 60%. De plus, le sentiment d’appartenance à l’U.E. est en nette progression depuis 2007, spécialement en Allemagne. La France se situe dans la moyenne, le Royaume-Uni et surtout l’Italie sont en retrait. Mais la majorité des Européens estime que davantage de décisions devraient être prises au niveau européen (la France devance l’Italie et l’Allemagne, le Royaume-Uni y étant opposé).

Leur sensibilité aux principaux problèmes. Globalement, ce sont l’immigration et le terrorisme, puis dans une moindre mesure, la situation économique et sociale et le changement climatique qui les préoccupent le plus.

72% des Européens sont favorables à une politique énergétique commune, l’Allemagne et la France en tête, devant l’Italie et le Royaume-Uni.

Les cinq premières priorités. Ce sont, dans l’ordre : les énergies renouvelables, l’environnement et le réchauffement climatique, la modération des tarifs de l’énergie et simultanément la réduction de sa consommation. L’appréciation de la situation économique nationale se traduit par un grand écart entre, d’une part l’Allemagne euphorique, d’autre part la France et l’Italie très inquiètes, le Royaume-Uni se situant cette fois dans une critique modérée.

L’implication civique du citoyen européen. Pour terminer ce panorama, deux questions permettent de l’estimer:

  • Votre voix compte-t-elle en Europe-Unie ? Réponse moyenne plutôt mitigée, à l’image de la France, les Allemands en étant clairement convaincus, mais le Royaume-Uni et l’Italie, pas du tout ;
  • Êtes-vous concernés par les élections de mai 2019 ? Globalement, seulement la moitié des Européens, les hommes et les cadres l’étant davantage que les femmes et les ouvriers.

*Source : L’état de l’opinion européenne dans la perspective des élections – Etude Kantar Public présentée le 20.2.19 lors d’un débat organisé par la Fondation Jean-Jaurès.

Reinhard Behrens, Hambourg : Confession de foi européenne, en 4 mouvements !

«L’auteur de ces lignes est citoyen de Hambourg (une gentille ville assez grande au sud du Danemark), de l’Allemagne (donc citoyen d’un pays de taille moyenne que j’aime bien) et de l’Europe, et par là allié avec d’autres pays de taille moyenne qui ont tous grand besoin de leurs voisins européens pour faire face à d’autres pays, qui sont ou veulent être de grands pays. Nous sommes 450 millions, les concurrents ne sont pas toujours plus grands (les USA 327 millions, la Russie 145 millions, la Chine 1440 millions). Dans ce monde d’aujourd‘hui, où la grandeur (« me first ») est à la mode, l’Europe pourrait et devrait être une force tranquille. Où sont la confiance et l’assurance européennes? Car divisés nos pays sont peu de choses…

Je suis Européen convaincu parce que j’aime la diversité des cultures, des langues, des traditons, des cuisines, etc.– et le tout sur la base de valeurs communes que nous avons et dont la liste serait trop lonque: de recherche de la liberté individuelle jusqu‘ à celle de la paix. Cela ne marche pas toujours parfaitement – mais rares sont ceux qui partent pour trouver mieux ailleurs.

Je suis Européen, car l’Europe a beaucoup obtenu: des voyages sans contrôles aux frontières, d’une grande zone avec une monnaie unique aux bourses Erasmus, des normes communes pour les questions d’environnement jusqu’au tarifs de téléphone (« roaming ») baissés.

Mais l’Europe est en danger: il y a des politiques qui se désolidarisent des compromis « décidés à Bruxelles », dès que rouspètent des défenseurs d‘ intérêts personnels. Pour moi, ce sont des lâches. Et il y a des nostalgiques du bon vieux temps (colonial?) passé, quand les fameux «acquis sociaux » étaient « naturels », quand la Chine était un pays sous-développé avec des frontières fermées…. Pour moi, ceux-là se sont trompés de siècle…

L’Europe est une belle chose – et sans alternative! Allons voter – et votons bien ! »

Nathalie Phillimore, Londres : Un nuage noir plane sur le Royaume-Uni

«Le nuage noir qui plane depuis plusieurs mois du fait du Brexit semble à tous très statique.  Les Anglais qu’ils soient en faveur ou non du Brexit sont lassés par le statu quo.  
Ils sont exaspérés par l’immobilité du Premier Ministre, du Gouvernement et de la Chambre des Communes. Rien n’avance, avec la conséquence que la bonne foi de tous est mise en doute.  
Certains ont un jeu plus ouvert que d’autres.  Par exemple, la position du leader du parti Travailliste est beaucoup plus obscure que celle de son opposant politique. 
Actuellement, le sentiment que l’on rencontre partout est celui d’un raz-de-bol général. Les citoyens britanniques ne se sentent ni écoutés ni consultés, même si en réalité, ils l’ont bien été.
Cela fait 48 ans que j’habite l’Angleterre et j’ai décidé de n’être que
Française.  Mon respect pour ce pays, dont j’admirais tant le pragmatisme depuis toujours, est ébranlé. 
Une immense tristesse est tombée sur les épaules de ceux qui détestent, comme moi, l’idée d’un Brexit, car aujourd’hui un départ sans aucun accord paraît possible. Cela serait une catastrophe pour le Royaume Uni, mais également un problème considérable pour l’Europe».

G. Fiusco, Directeur du Service chrétien de Riesi (Sicile) : “La Piazza“ et l’Europe

« La question à laquelle la droite présente dans tous les pays européens et les souverainistes veulent donner une réponse est et sera, en effet, une question cruciale : quel est le poids de chaque pays dans le processus européen ? Et, plus en détail, quel poids ont concrètement les territoires, les lieux, les périphéries, celles des villes comme celles des villages, dans la formation des politiques communes de l’Europe ?

Les politiques européennes ont été « construites » dans les grandes villes, là où l’on crée et où l’on gère le « pouvoir » (politique, économique et social). Les périphéries, les petits centres, les patelins de province, qui représentent des millions d’Italiens, se sont sentis abandonnés, isolés et oubliés, et donc exclus de l’action politique et de l’engrenage économique.

Tous les gouvernements s’avèrent incapables d’apporter des réponses concrètes et efficaces aux problèmes saillants comme le chômage, la pression fiscale ou l’organisation des infrastructures. D’où un ressentiment généralisé vis-à-vis de tout système politique et économique, qui a permis le “succès“ du souverainisme. Les souverainistes proposent des solutions simplistes pour traiter des problèmes complexes.

L’allocation universelle (ou revenus pour tous, sorte de RSA ou de prime à l’emploi) est présentée comme la solution principale aux difficultés d’intégration à la vie socio-économique du pays et qui concerne des millions d’Italiens qui n’ont pas encore trouvé un travail ou qu’ils l’ont perdu. En fait, cette allocation universellerépond à des critères bien précis qui doivent correspondre à une typologie de chômeur bien définie : elle exclut d’emblée une grande partie de la population en difficulté.

Une autre question sensible concerne le domaine des politiques humaines et sociales : la féroce et cruelle gestion des migrants déjà sur notre territoire (ou qui doivent y arriver), alimente le sentiment d’insécurité et de précarité qui ont d’autres origines.

Le peuple est surtout déstabilisé par les interventions sur le marché qui veulent essayer de rassurer l’Europe par rapport à la solvabilité du bilan italien, tout en demandant aux Italiens de faire des sacrifices (et surtout en rognant sur leurs attentes pour l’avenir). En définitive, on peut dire que l’Europe a sa part de responsabilité dans l’apparition en Italie et ailleurs, de gouvernements qui utilisent les politiques sociales et économiques comme des massues anti-européennes.

Les années d’austérité imposée pour contrer les crises économiques mondiales ont menéles périphéries, déjà marginalisées dans le processus économique, culturel et social, à l’exclusion totale des processus politiques. Les grandes forces politiques clairement favorables à l’Europe ont préféré concentrer leurs campagnes et leurs actions dans les grands centres urbains, estimant que les voix obtenues y seraient suffisantes pour consolider leur pouvoir. Au contraire, cela a généré un profond effet boomerang !

En quelques mois, les forces politiques qui contrôlaient les institutions au niveau européen, ont perdu au niveau national la gouvernance de grandes villes telles que Rome et Turin, en préparant le terrain au gouvernement jaune vert actuel.

J’aimerais rappeler ici un slogan créé au Service Chrétien de Riesi, qui peut très efficacement représenter le sens de l’engagement protestant dans le domaine social et diaconal : « Nous marchons les bras ouverts dans cette immense piazza“, où se tient une grande foule, qui est le monde ». C’était le slogan de la campagne Huit pour Mille* de l’Eglise Vaudoise en 2018, qui rappelle un impératif de notre mission. Nous devons prendre à bras ouverts les périphéries comme partie essentielle de la “piazza“ immense et pleine de foule. Le monde et surtout nos sociétés doivent cesser de penser par des schémas dépassés, en considérant les grandes villes comme le seul centre d’intérêt politique et économique. Il y a des millions de citoyens européens qui vivent à distance des grands centres et des décisions prises, concentrées sur les citoyens des grandes villes ;

Et c’est justement autour de la périphérie que se jouera l’enjeu de la partie cruciale des élections européennes.

L’Europe devrait rendre une place centrale à ces périphéries, ainsi que à ces Européens marginalisés, parce que considérés marginaux mais qui, tout compte fait, ne le sont pas et ne le seront jamais ».

* selon la fiscalité italienne, les assujettis attribuent 8 pour mille de leurs impôts à l’œuvre sociale de leur choix.