André Micaleff : “La vie est belle, tout est grâce”

André Micaleff ancien secrétaire général de la Mission populaire est décédé le 23 septembre 2020. Retour sur un parcours créatif et exigeant.

Robert Olivier, ancien équipier-pasteur et président de la Mission populaire.

La vie est belle, tout est grâce”. C’était la rituelle salutation des lettres d’André Micaleff qui vient de quitter ce monde le 23 Septembre 2020 à 93 ans à Soltau en Allemagne. Il ajoutait parfois « Croyons à la communion des saints » ! André, né en 1927 dans la casbah d’Alger a vécu 20 ans en Algérie. Il a fait des études à l’École supérieure de commerce d’Alger puis 5 années de théologie protestante à Paris et à Saint Andrews en Ecosse.

Une période de mutations

Pendant 40 ans il a été pasteur au service de l’Église réformée de France dans les îles de Saintonge, puis secrétaire général de l’association des étudiants protestants de Paris (le 46 rue de Vaugirard) et ensuite de la Mission Populaire Évangélique, entre 1981 et 1995. Durant cette période d’après 1968 marquée par les « choc pétroliers » de 1973 et 1978, il a dû faire face aux changements qui affectaient les Fraternités et la société : tiraillement dans les Fraternités entre militance et actions sociales subventionnées, moins de population ouvrière traditionnelle, érosion des donateurs… En France c’est la montée du chômage de masse qui affecte d’abord les salariés/employés des tâches subalternes, produisant les « nouveaux pauvres».

A ce sujet, André, qui était un fin « lecteur de la conjoncture » écrivait en 1985 : « La pauvreté n’est pas un phénomène marginal qui appelle une politique d’assistance mais c’est un phénomène de société qui appelle un autre type de service, public et privé » (1). Avec Guy Bottinelli et Jean-Pierre Molina une réflexion/action s’est développée avec la Mission dans l’Industrie et les Équipes Ouvrières Protestantes appuyée par le Comité des Missions dans l’Industrie soutenu par Jacques Stewart qui présidait alors la Fédération protestante. Souvent visionnaire, André a impulsé la création du MUIR (2) pour fédérer les actions de ce type du protestantisme.

Libre parole

A la suite des Universités Ouvrières d’été pilotées par Guy Bottinelli, André à collaboré aux Universités de Printemps rassemblant des retraités et pré-retraités issus des plans sociaux d’alors : véritables lieux de « libre parole » où se conjuguaient tourisme, rencontre, des acteurs locaux et des activités économiques avec toujours un temps de partage biblique où « tous les coups sont permis »(3). Face au risque de dérive totalitaire des systèmes de gouvernance économiques, politiques et idéologiques (y compris religieux) André en appelait toujours à la vigilance et à la résistance, son maître mot. C’est là que l’Évangile confronté à l’expérience quotidienne de tout un chacun offre par les paroles de Jésus « un principe d’originalité qui nous libère des mondes et de lieux communs »(4).

Nous sommes nombreux à être redevables de cette personnalité hors du commun, de ce pasteur atypique, dont une de ses catéchumènes charentaise me disait ces jours-ci : « il n’était pas facile mais il m’a permis de structurer ma vie ».

 

(1) Édito Présence N°1 1985

(2) Missions urbaines, dans l’industrie et rurales

(3) jean-Pierre Molina

(4) Présence N°4 Déc. 2000

  • 1927 : Naissance à Alger
  • 1953-1967 : Pasteur de l’Église réformée en Saintonge (Nouvelle Aquitaine)
    1967-1981 : Secrétaire général de l’Association des étudiants protestants de Paris
  • 1981-1995 : secrétaire général de la Mission Populaire

Il a publié aux éditions l’Harmattan :

– Petite histoire de l’Algérie (1998).

– Il a neigé sur Alger (2000).

– Le mur de silence (2008).

– La réforme des églises peut elle être espérée au 21ème siècle ? (2011)

Heimat (2015)

«  une équipe de pasteurs créatifs et militants ».

Olivier Brès, président du Comité national a présenté les condoléances de la Mission populaire à Inge Lueken, sa compagne et Isabelle Micaleff, sa fille, soulignant le « rôle qu’il y a tenu avec toute une équipe de pasteurs créatifs et militants ». Se souvenant de son « acuité du regard et son non-conformisme naturel », Olivier Brès a dit la reconnaissance de la MPEF « pour ce qu’il a apporté à notre Mouvement dans des périodes difficiles. Nous vous adressons nos messages d’affection dans ce temps de séparation ».

Une solidarité d’ordre mystique

 Quelques mois après son arrivée à la Mission populaire en 1981, André Micaleff fait un rapport sans concession sur l’état du mouvement pour inviter à la « reconstruction de la MPE ». Extrait.

« La solidarité pourrait être, aussi, le point de départ d’une stratégie de reconstruction de la MPEF, mais l’ambiguïté qui entoure ce mot est aussi pesante que celle qui a asphyxié le mot « charité ». C’est quoi la solidarité ? Une charité sécularisée ? Un consensus social ? Un accord électoral ? Une connivence de milieu ou de classe ? Une astuce pédagogique ? Une entraide matérielle ?…

La solidarité est-ce tout cela – et cela seulement – c’est à dire une solidarité d’ordre « politique », ou osons-nous aller plus loin dans la solidarité , faire en quelque sorte un changement de lieu radical, c’est-à-dire participer à une utopie, en disant que la solidarité c’est un cheminement vers notre identification aux victimes de cette société ? Bien que le mot « victime » implique une appel à la justice – donc une analyse politique – cette solidarité là est une solidarité d’ordre mystique. Il faut savoir de quelle solidarité nous parlons.

Je pense que c’est la solidarité/identification qui constitue la « vérité » attendue par cet ouvrier de Belleville, en 1871, et c’est notre identification qui contribue à légitimer la MPEF et à la différencier d’une paroisse ou d’une œuvre sociale ou d’un mouvement politique ou d’un centre de recherche. 

Mais on ne se lance pas dans ce type de solidarité comme dans un voyage touristique… »

Extrait de « La Mission populaire évangélique de France, réflexions et propositions », André Micaleff, décembre 1981.