AG Marseille 2019 : Faut-il aller faire les courses ?

L’animation théologique de l’Assemblée-générale 2019, qui s’est tenue le samedi 25 mai à la Fraternité de la Belle de mai à Marseille, a été assurée par Fabienne Chabrolin, secrétaire du Conseil d’administration de la Frat’ et Stéphane Lavignotte, pasteur et coordinateur de la Fraternité de la Maison Ouverte de Montreuil. Ci-dessous, leur échange biblique qui a ouvert l’AG.

Jésus et la Samaritaine (Jean 4, 1-42)

Comme il devait traverser la Samarie, Jésus arriva dans une ville de Samarie appelée Sychar, près du champ que Jacob avait donné à son fils Joseph.
Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. C’était environ midi.
Une femme de Samarie vint puiser de l’eau. Jésus lui dit: «Donne-moi à boire.»

En effet, ses disciples étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. La femme samaritaine lui dit: «Comment? Toi qui es juif, tu me demandes à boire, à moi qui suis une femme samaritaine?» – Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains. –
Jésus lui répondit: «Si tu savais quel est le cadeau de Dieu et qui est celui qui te dit: ‘Donne-moi à boire’, tu lui aurais toi-même demandé à boire et il t’aurait donné de l’eau vive.»
«Seigneur, lui dit la femme, tu n’as rien pour puiser et le puits est profond. D’où aurais-tu donc cette eau vive?
Es-tu, toi, plus grand que notre ancêtre Jacob qui nous a donné ce puits et qui a bu de son eau, lui-même, ses fils et ses troupeaux ?»

Jésus lui répondit: «Toute personne qui boit de cette eau-ci aura encore soif.
En revanche, celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.»
La femme lui dit: «Seigneur, donne-moi cette eau afin que je n’aie plus soif et que je n’aie plus à venir puiser ici.»
«Va appeler ton mari, lui dit Jésus, et reviens ici.»
La femme répondit: «Je n’ai pas de mari.» Jésus lui dit: «Tu as bien fait de dire: ‘Je n’ai pas de mari’, car tu as eu cinq maris et l’homme que tu as maintenant n’est pas ton mari. En cela tu as dit la vérité.»

«Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète.
Nos ancêtres ont adoré sur cette montagne et vous dites, vous, que l’endroit où il faut adorer est à Jérusalem.»
«Femme, lui dit Jésus, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient, et elle est déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. En effet, ce sont là les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l’adorent l’adorent en esprit et en vérité.» La femme lui dit: «Je sais que le Messie doit venir, celui que l’on appelle Christ. Quand il sera venu, il nous annoncera tout.»
Jésus lui dit: «Je le suis, moi qui te parle.»

Là-dessus arrivèrent ses disciples, et ils étaient étonnés de ce qu’il parlait avec une femme. Toutefois, aucun ne dit: «Que lui demandes-tu?» ou: «Pourquoi parles-tu avec elle ?»

Fabienne :

Ce texte est évidemment très connu. La scène a été mille fois racontée, décrite, illustrée. Vous n’avez peut-être pas vraiment écouté, lorsque nous avons lu cet extrait : c’est souvent le cas à la lecture de textes trop souvent entendus ! Pour résumer, on y voit comment Jésus rencontre son prochain, ici une femme, une étrangère, une hérétique. Et c’est la raison pour laquelle nous avons choisi… de ne pas nous appesantir sur le dialogue entre Jésus et cette femme, mais plutôt de nous pencher sur les problèmes que pose ce récit.

Plus précisément : regardons un peu dans le détail ce qui se joue à côté du décor.

Il s’agit d’un huis-clos, en plein air ! Jésus et la femme sont seuls, à l’écart de la ville : les disciples ne sont pas présents, Jean prend la peine de le préciser. Et c’est la raison pour laquelle Jésus demande à la Samaritaine de puiser de l’eau pour lui. On a pu dire, à cet égard, que c’est une très mauvaise heure pour aller chercher de l’eau : il est midi, l’heure la plus chaude de la journée. Le lieu est probablement désert.

Pendant ce temps, les disciples vont faire les courses…

Stéphane :

Une femme et un homme seuls puisque les disciples les ont laissés, une invitation à lui servir de l’eau, des questions sur sa situation matrimoniale… Il y a une grande ambiguïté sexuelle, une charge sensuelle dans la situation… Lui est juif, elle samaritaine, voilà le risque d’une relation entre deux personnes qui n’ont pas à échanger, encore moins à jouer un jeu de séduction… Et tout ça qui se passe à l’heure la plus chaude, une heure qui n’est plus celle de travailler, mais de faire la sieste… Et cette question pleine de sens multiples : donne moi à boire… Qu’est-ce qui leur met l’eau à la bouche ? Qu’est-ce qui va étancher leur soif ?

Fabienne :

La question sexuelle serait donc au cœur de cette rencontre ? N’est-ce pas, du reste, vers quoi nous conduisent 2000 ans de rapport complexe du monde chrétien à la sexualité ; relire les textes après la révolution sexuelle ?…

Pourtant, l’extrait que nous avons lu insiste sur bien autre chose : “Les Juifs n’ont pas de relation avec les Samaritains”, dit la femme en réponse à Jésus. Autrement dit : “l’interdit que tu transgresses est avant tout religieux”. Plus encore que de s’adresser à une femme, c’est à un membre du peuple de Samarie que Jésus parle. Et donc nous voici ramenés par la Samaritaine elle-même sur le terrain théologique !

Et ça me semble assez subversif pour être remarqué, ici et maintenant : l’assujettissement des femmes depuis 2000 ans a été total, sexuel, certes, mais aussi familial, social, politique, religieux et intellectuel. Le dialogue entre Jésus et la Samaritaine installe les deux protagonistes dans un face à face émancipateur, bien éloigné des contingences.

Et pendant ce temps, les disciples sont aux courses…

Stéphane :

C’est la deuxième fois que tu me fais remarquer que les disciples sont aux courses. Il faut bien que quelqu’un aille faire les courses, non ? Soulignons au passage que pour une fois, ce ne sont pas les femmes qui font les courses, puisque tu parles de domination masculine. De la même manière, on est bien dur avec cette pauvre Marthe – celle de Marthe et Marie – qui fait le service tandis que Marie reste au pied de Jésus… encore une situation pleine d’ambiguïté d’ailleurs… Alors, nous qui, à la mission populaire, allons faire les banques alimentaires et les invendus des marchés pour nourrir les pauvres, comme les disciples vont acheter à manger, qui  sommes en permanence dans le service comme Marthe,  nous nous tromperions ? Il faudrait roucouler aux pieds du Seigneur ? Attendre auprès d’un puits qu’il vienne nous demander de l’eau ?

Fabienne :

A vrai dire, je pense que nous avons tort d’opposer les deux attitudes. Marie, comme la Samaritaine, comme aussi la femme qui répand du parfum sur les pieds de Jésus (ou sur sa tête, selon les évangiles), ces trois femmes vivent certainement un moment particulier. Mais qui sait si Marie n’a pas été celle qui sert, comme sa sœur Marthe le fait alors, dans un autre moment de sa vie ? Tous, nous connaissons cette tension entre ce qu’on pourrait appeler la tyrannie du quotidien et l’étincelle du moment présent, celui qui permet la relation vraie et forte, qui arrête le temps, qui l’étire en un moment d’éternité. Les disciples reviennent donc des courses, et je m’interroge sur le sens de ce dit alors l’évangéliste : ils étaient étonnés de ce qu’il parlait avec une femme. Toutefois, aucun ne dit : «Que lui demandes-tu?» ou: «Pourquoi parles-tu avec elle?» La aussi, comme tu le relevais plus haut, cette remarque est pleine de sens multiples, non ? Car cet échange dont ils n’ont pas été témoins, ils en ont bien recueilli l’essence, puisque nous en avons la trace !

Stéphane :

Tu as raison, nous sommes sans cesse pris dans cette tension entre tyrannie du quotidien et étincelle du moment présent. Mais y-a-t-il des étincelles du moment présent dans la tyrannie du quotidien ? Ou est-il nécessaire de regarder plus loin, d’intégrer un temps plus long ou un temps plus lent pour laisser advenir cette étincelle ?

Au début, des termes très beaux sont mis en lien : l’eau vive et la vie éternelle. Pourtant, ils sont sur des temporalité très différentes : l’eau vive coule maintenant et sans arrêt, sans jamais être la même ; la vie éternelle donne à ressentir davantage un temps long qui peut s’éterniser… Woody Allen disait : l’éternité c’est long, surtout vers la fin…

Mais cela n’ouvre-t-il pas justement à une autre compréhension de la vie éternelle ? Une vie éternelle qui se ressent, qui me rejoint dans l’eau vive du moment présent ? La vie éternelle au présent ?

Inversement, est-ce que ça n’ouvre pas le quotidien à plus haut, plus large, plus profond, plus loin ?  Une invitation à transformer la tyrannie du quotidien en présence au quotidien, en présence à tout ce que nous vivons plutôt que sans cesse penser à ce que nous avons à faire ensuite. Un quotidien dans l’éternel ?

Fabienne :

Je crois que nous y sommes ! Un quotidien dans l’éternel, en effet, qui permet, pour une fois, aux disciples d’accomplir leur tâche sans exprimer leurs doutes ou leurs interrogations. Et voilà peut-être pourquoi aucun reproche n’est adressé aux disciples. C’est qu’à vivre au contact de Jésus, ils finissent pas comprendre qu’il y a toujours un sens à l’action de leur Seigneur.

Ils sentent que ce n’est pas le moment d’interrompre l’échange entre leur maître et la Samaritaine. Ils comprennent sans doute que ce qui se joue là ne leur enlève rien, ne nuit en rien à la relation qu’ils ont eux-même, individuellement ou collectivement, avec leur Seigneur. Et peut-être ont-ils déjà fait l’expérience inattendue du surgissement du durable dans l’éphémère, de l’éternité dans l’instant de la rencontre. Sans qu’il faille forcer les choses, sans renoncer aux tâches qu’il faut bien accomplir…

Mais avec au fond de soi l’espérance confiante de cette étincelle qu’il faut apprendre à reconnaître et à accueillir lorsqu’elle se manifeste.