Vivre en communauté m’est apparu comme une manière de réellement connaître l’autre, de le comprendre, mais aussi de le soutenir vraiment dans ses luttes de tous les jours – au lieu de le voir seulement quand tout va bien une heure ou deux par-ci par-là. Le fait de pouvoir s’accompagner au jour le jour les uns les autres me paraissait plus proche de ce que je voulais vivre. Sortir des limites de la peur, de la mise à distance de l’autre et de ses bizarreries, s’accepter les uns les autres et construire quelque chose ensemble me paraissait être un beau projet. Vivre comme je le voulais, comme je l’avais réfléchi, et pas « avoir un mari, des enfants et une maison » parce que c’est la suite logique et que je ne me serais pas posé la question de la direction dans laquelle je voulais aller.

Porter les fardeaux les uns des autres

Au départ, l’idée était celle-ci : porter les fardeaux les uns des autres. Et c’est à ce moment que j’ai rencontré des amis qui aspiraient à la même chose : Salomé, avec qui je vivais en colocation, et ma soeur Priscille, ainsi que son fiancé Jonathan. Plus tard nous ont rejoints Baptiste et Rémi, que ce projet intéressait également. Salomé, Priscille et moi venons toutes trois d’Eglises mennonites, tandis que Baptiste et Jonathan viennent de milieux évangéliques plus classiques et Rémi est athée. Bien sûr, cette envie de vie en commun nous est venue en partie de nos croyances religieuses et de notre passé de mennonite pour certaines d’entre nous. En effet, chez ces non-violents, la dimension communautaire est très importante. Et, de mon côté, j’y vois une façon de vraiment vivre ce que Dieu nous demande. Par ailleurs, et peut-être paradoxalement, nous étions tous un peu étouffés par un milieu chrétien trop fermé, et au lieu de nous inciter à rejeter Dieu, cela nous a poussés à vouloir vivre quelque chose de différent, à construire un lieu où on se sentirait bien, qui nous ressemblerait et où chacun pourrait se sentir à sa place. Ainsi l’idée s’est-elle étoffée au fil de nos discussions, de nos expériences, de nos lectures et de nos rencontres.

Nous avons eu de grandes discussions sur les formes que pourrait prendre cette communauté : quel projet structurant choisit-on, doit-on s’installer à la ville ou à la campagne ? C’est là que la réalité se rappelle à nous. Au-delà de l’idéal de la vie en commun, on s’aperçoit vite que chacun désire des choses différentes et qu’il est difficile de concilier toutes les envies. L’un ne veut pas qu’on soit trop renfermés sur nous-mêmes et veut donc être en ville, l’autre veut faire de l’agriculture, un troisième veut monter une structure d’accueil – mais les autres ne sont pas prêts à toujours avoir des inconnus dans la maison. Petit à petit, nous essayons de mieux cerner ce que signifie vivre en communauté et la forme que nous voulons lui donner, les compromis que nous pouvons faire. Et on s’accroche à l’idée que cela vaut la peine de réussir à se mettre d’accord, car si on est plusieurs on pourra mener des projets plus intéressants que seul.

Communauté… ou collectif

Nos références sont hétéroclites : L’Asie et nous, où le sinologue et politologue Jean-Luc Domenach parle un peu de la communauté des Murs blancs ; La Communauté, de Tanquerelle et Yann Benoît, une BD sur une communauté de soixante-huitards ; De la vie communautaire, de Dietrich Bonhoeffer… Et puis, bien sûr, nos visites dans des communautés nous ont aussi nourris et inspirés : Reba Place à Chicago, Taizé, les soeurs de Pomeyrol, et plus récemment la communauté de l’Arche et la Tchaap. Cette dernière communauté m’a particulièrement redonné le désir de vivre ainsi. Ils sont trois couples (et quelques enfants) à vivre chacun dans leur appartement dans un ancien corps de ferme. Ils participent au loyer en fonction de leurs revenus. Ils travaillent à l’extérieur la moitié de leur temps, et l’autre moitié est consacrée aux projets communautaires. Ils ne se considèrent d’ailleurs pas comme une communauté mais plutôt comme un « collectif ». Ils ne mettent pas tous leurs biens en commun, et ils ont chacun leur projet sur le lieu. Leur base commune reste l’accueil et ils assurent les tâches d’entretien et autres qu’ils se partagent à tour de rôle, mais, en dehors de cela, chacun a son activité propre.

L’individu n’est pas au service du collectif, c’est le collectif qui est au service de l’individu. Je pense que c’est là le modèle le plus proche de ce à quoi nous aspirons. Nous ne cherchons pas à fuir la société, à vivre en marge et à nous isoler pour construire un modèle parallèle. Vivre « entre soi » ne nous intéresse pas. C’est pourquoi travailler à l’extérieur me paraît salutaire. Et nous ne voulons pas non plus réinventer ce qui existe déjà. Il est donc possible que nous nous engagions dans des associations autour de nous plutôt que d’en créer une sur place. Mais nous voulons bien sûr faire vivre notre lieu de vie commun, et qu’il soit ouvert.

Une mise en pratique véritable de la foi

Nous cherchons à vivre et travailler de manière différente, sans être marginaux mais sans être normaux non plus. Nous cherchons. Il est difficile de trouver un travail et une vie qui aient un sens aujourd’hui. Et cela faisait un certain temps que je cherchais une communauté chrétienne qui puisse m’apporter une mise en pratique véritable de la foi. C’est ainsi qu’une amie m’a parlé de la Mission Populaire. J’ai commencé à aller à la Maison Verte, et le foisonnement des activités, mais aussi le partage entre les gens, et leurs différences, m’ont tout de suite plu. Compost, cours de français pour les femmes étrangères, soutien scolaire, groupe d’éclaireurs, cours de dessin, café entendants-sourds, vestiaire, j’en passe ! Il m’a été très facile de m’y engager comme bénévole et cela m’a montré qu’il était facile de faire des choses avec des publics divers, sans que cela soit trop compliqué. A notre échelle et avec nos forces limitées, on peut apporter ce qu’on a. Et je m’y suis sentie tout de suite très à l’aise malgré mon « hérétisme ». Comme je l’ai dit plus haut, cela n’a pas toujours été évident pour moi – pour nous – de trouver des lieux religieux où nous pouvions partager nos questions et nos doutes sans tabous, et sans que l’on nous considère comme « déviants ».

Je me dis alors que notre communauté n’est pas qu’un rêve d’étudiants et qu’elle verra peut-être le jour. Qui sait, peut-être qu’un autre monde est possible ? Ou, du moins, une autre vie ?