qui, tout en connaissant une forte mutation à travers le développement industriel, voit aussi s’aggraver les injustices sociales et s’organiser une classe ouvrière. Ce mouvement est la tentative de renouer avec une authentique et antique tradition chrétienne qui, parfois battue en brèche par une église prompte à conforter le pouvoir politique, a toujours voulu allier le spirituel et l’action sociale sans que l’un n’absorbe l’autre. Il est vrai que parallèlement à ces mutations sociales une idéologie nouvelle, « le socialisme », gagnait de plus en plus de terrain dans une classe laborieuses déçue et parfois abandonnée (la Commune de 1870 en est un exemple) par les Eglises. Le mouvement, illustré par des noms bien connus, Tommy Fallot, Charles Gide, Wilfred Monod, Elie Gounelle, résonnait dans de nombreux cercles aussi bien orthodoxes que libéraux : le jeune Karl Barth ne disait-il pas lui-même en 1916 : « le socialisme sera chrétien ou ne sera pas, le christianisme sera socialiste ou ne sera plus ». Cette alliance donc entre une piété chrétienne et une idéologie sociale (dont on ne peut douter qu’elle soit une forme de sécularisation de la Prédication de l’Evangile) était en fait une résurgence de cette fusion profonde entre un appel à la conversion personnelle, et son inscription dans la sphère englobante de l’annonce du Royaume de Paix et de justice, son imminence et même sa proximité, sa présence dans des gestes de libération de toutes souffrances, de toute servitude, au nom de Jésus-Christ.

Tout au long de l’histoire de l’Eglise on trouve des hommes et des femmes de conviction ancrés dans une fervente vie spirituelle, s’atteler à un combat pour que des hommes et des femmes brisés par les contraintes du temps se relèvent et recouvrant ainsi une nouvelle dignité se mettent à nouveau en marche pour témoigner d’une espérance que rien ne peut abattre. C’est donc peut-être sur un malentendu que parfois et encore récemment dans nos Eglises on a voulu séparer voire opposer des chrétiens, les uns soucieux de spiritualité, les autres d’action sociale. Pourtant, si le mot hérésie peut-être encore employé, il s’agit bel et bien là d’un choix interdit : à l’exemple du Christ, il ne peut en être autrement Lui-même pratique et appelle à une prière assidue, Lui-même répond aux attentes les plus immédiates de ceux qu’il croise. Jésus guérit des malades, redonne la vue, redresse des paralytiques, éloigne des démons, nourrit des foules, et même il vient menacer à Jérusalem les pouvoirs religieux et politiques soucieux de préserver leurs privilèges dans un Monde injuste.

Cette tradition bien attestée dans les évangiles et les épîtres parcourt la vie de l’Eglise : St Jean Chrysostome cité par Jean Calvin, ne dit-il pas lui-même « une chose est de célébrer le Seigneur, sur l’autel, une autre plus juste de le célébrer en secourant les pauvres, les indigents, les meurtris de toutes sortes ». Ainsi vie spirituelle et action sociale sont les deux facettes d’une unique vocation : témoigner de la présence agissante du Christ ressuscité parmi nous, dans le Monde.

Et ici je voudrai lever deux malentendus : le premier concernant la notion de vie spirituelle ; la vie spirituelle du Croyant n’est pas synonyme de vie intérieure, vie intime, elle est bien plus large. La participation au culte de la Communauté, le fait de se joindre à des frères et des sœurs pour célébrer la liturgie du Royaume que le Christ nous a ordonné d’accomplir « la prédication de la Parole, et la célébration des sacrements, est une authentique vie spirituelle ; mais loin d’être enfermée dans l’intimité de nos cœurs, elle est son expression publique qui sous peine d’être mensongère, appelle à ce qu’elle soit incarnée dans des faits et gestes concrets ; faits et gestes qui débordants des murs de nos Eglises et de nos temples sont signes que le Royaume est en marche et qu’il a des témoins ». L’appel du Christ est comme le battement d’un cœur qui se contracte et se rassemble autour de ce qui fait sa force : « le suivre, lui le Christ », puis se dilate et disperse dans le Monde, diffuse cette sève du Royaume ; c’est ainsi qu’il nous envoie pour faire des œuvres encore plus grandes que Lui. Le deuxième malentendu vient du fait que nous oublions souvent que nous sommes une Eglise, un corps, et que tous ne sont pas appelés au même témoignage ; c’est aussi que certains sont plus portés à la prière et d’autres à l’engagement social et politique. Mais ce qui est sût, par contre, c’est que nous sommes tous solidaires, coresponsables les uns des autres, et que nous sommes appelés à nous soutenir mutuellement dans nos inclinaisons particulières, et que bien sûr il n’y a aucune place pour l’indifférence à ce que les uns et les autres sont, mais place uniquement pour l’encouragement et l’exhortation fraternelle et réciproque.

Pour terminer ce rapide essai d’articuler le « Social et le spirituel », on devrait pourvoir dire aussi le « politique et le spirituel », dans la mesure où le politique n’est pas l’expression d’une conquête partisane du pouvoir, mais le souci du service de la cité, et de la justice nécessaire à un vivre ensemble paisible, je voudrai évoquer ici le bien-fondé de notre Foi Trinitaire pour éclairer les modes de présence de l’Eglise au Monde dans lequel elle est immergée.

La Trinité, loin d’être un vieux dogme stérile est la nourriture spirituelle vivante d’une église soucieuse d’être juste et équilibrée, prophétique et réaliste dans sa Prédication et son témoignage.

L’Eglise croit au Dieu Créateur, le Père, celui qui par sa Parole a ordonné le chaos, a tenu à distance les forces du désordre, et qui pour ce faire a institué des autorités, quels que soient leurs modes d’accession au pouvoir ont en charge d’assurer un ordre bénéfique à l’humanité. C’est en ce sens que l’Eglise est d’abord loyale envers tout pouvoir qu’elle soutient, accompagne par la prière, pour que ce « mandat soit exercé au mieux ».

Mais cette loyauté a des limites, l’Eglise croit au Fils, Jésus-Christ le Rédempteur. Celui qui met en crise le pouvoir politique et religieux (l’entrée à Jérusalem en est une illustration) lorsqu’ils sont iniques et détruisent au lieu de construire. C’est aussi que de la loyauté, il peut être nécessaire de passer à la désobéissance, à la résistance. Résistance que le Rédempteur nous ordonne lorsque l’étouffement gagne la Création, les hommes et les femmes qui l’habitent.

Et puis l’Eglise croit au Saint-Esprit, le Consolateur, celui qui par-delà le jugement et la Crise, au-delà de la désobéissance prophétique nous donne les moyens d’établir de vrais signes de Consolation, de Consolidation dans un Monde ballotté entre le mensonge et l’absence de sens. Le Saint-Esprit est celui qui anime les bâtisseurs de ces signes de renouvellement ; celui qui écarte les utopies irréalistes pour tracer les sillons d’un avenir heureux fait d’accueil et de générosité, trace, actualisation, anticipation du Royaume qui est venu, qui vient, et qui viendra.

C’est alors que le Témoignage de l’Eglise prend sa pleine dimension et que Celui qu’elle célèbre l’entraîne à devenir une manifestation éthique de ce qu’elle annonce. L’Eglise devient toute entière diaconie, signe du Royaume déjà inauguré, bientôt totalement manifesté au sein d’une Création qui soupire et attend une Bonne Nouvelle. L’Eglise pour le Monde vit ce qu’elle célèbre et célèbre et célèbre ce qu’elle vit : le témoignage et la lutte pour le Royaume de Paix, de justice et de fraternité déjà accompli, même inachevé.

Jean-Pierre Rive

Secrétaire Général de la Mission populaire évangélique

Président de la Commission Eglise et Société

de la Fédération Protestante de France