ont le sentiment de ne pas avoir de lieu où parler, où être écoutés, que l’on ne tient pas compte de leur ressenti dans le fonctionnement général de la MPEF. Le Comité national a entendu cela fortement, il s’est senti interpellé parce que, pour une part, sa responsabilité c’est d’organiser le partage de ces paroles sur notre fonctionnement, sur notre identité, sur nos soucis. Et donc il a transformé l’ordre du jour de notre assemblée pour que, plus qu’auparavant, nous ayons le souci de nous écouter les uns les autres. Je crois que cela s’est fait dans les petits groupes, au cours du culte, dans les grands groupes, cela s’est fait à table en plénière, partout, et je crois sentir que les uns et les autres nous en sommes satisfaits. Pourquoi ne l’avons-nous pas fait avant, m’a demandé un membre de Frat, ce matin ?

Je voudrais commencer ce rapport d’orientation, par redire une partie de ce que nous avons entendu dans la bouche de Annette Lecoeur, membre de la Fraternité de Rouen. Parce que je voudrais partir de ce qu’est la MPEF : avant d’être un problème de structures, avant d’être un problème de concepts théologiques, avant d’être un problème d’organisations, avant d’être un problème de fiches de poste, la MPEF c’est d’abord un lieu où des hommes et des femmes viennent dans les Frats.

« La Frat c’est une petite société composée d’êtres humains riches de leur force et de leur fragilité. Il n’est pas toujours facile de dire qu’ensemble on peut faire bouger les choses, avancer… Il n’est pas toujours facile de guider sans contraindre, de tendre la main sans rien attendre en retour… Il n’est guère facile d’accueillir les gens en difficulté, on se voudrait « tout puissant » et cela nous renvoie à notre condition d’hommes, ils nous apprennent l’humilité… Heureusement, il y a notre conviction profonde et, à la Frat, des personnes qui aident à nous y retrouver et à garder du sens. Sur ce chemin parfois difficile, nous avançons avec confiance. »

Toute la MPEF est là. Avant tous les autres problèmes.

La Fraternité, c’est ma maison

La MPEF, depuis 1872, accompagne des personnes qui viennent, qui passent le porche, pour toutes sortes de raisons. Et nous n’avons pas à jauger les raisons des gens qui passent le porche. Pour une raison ou une autre, pour pas de raison et finalement, comme le disait très bien notre pasteur au culte ce matin, ils en trouvent une en arrivant… parce qu’ils trouvent une main tendue, parce qu’ils veulent du pain, parce qu’ils veulent simplement arrêter de se disputer avec leur conjoint, on n’en sait rien… les gens passent la porte des Frats et c’est en cela que nous sommes une « Mission » et non une « Chapelle ». Les gens passent la porte des Frats pour des raisons qui leur appartiennent et notre vocation, c’est de marcher au pas de ces gens qui passent les portes des Frats. C’est d’abord ça notre vocation, c’est ça notre rôle. Vers quoi voulons-nous les mener ? Nous voulons les mener vers une vie plus riche, plus libre, plus fraternelle, une vie de communauté, vers un monde plus digne, plus debout, plus heureux….

La MPEF, c’est comme au supermarché : « on en repart souvent avec plus que ce qu’on avait prévu d’y trouver ». La vocation des Fraternités de la MPEF, c’est de répondre avec honnêteté aux besoins et, à partir de là, de cheminer avec ces hommes et ces femmes, d’avancer, de construire, peut-être… de construire une humanité nouvelle, même si ça ne dure que l’espace d’une vie.

Le creuset évangélique

Et cela, frères et sœurs, je pense que c’est dans le creuset évangélique, que l’on trouve la force, la conviction, de mener ce mouvement là, car c’est le mouvement des disciples de Jésus. On peut utiliser les dispositifs sociaux, on peut utiliser les mots qu’on a dans la tête, on peut utiliser ce que l’on veut… à un moment ou l’autre, on a besoin de ce qu’Annette Lecoeur appelait « la confiance », on a besoin de trouver le sens. C’est en cela que la MPEF est évangélique. C’est en cela que nous sommes fidèles à cette tradition évangélique. Ce n’est pas nous qui avons décidé que la MPEF devait être « évangélique », nous ne faisons qu’être les héritiers de ce qui nous a été confié. C’est dans le creuset évangélique que nous trouvons la force de permettre à quelqu’un de dire de la Fraternité dans laquelle il vient de puis deux jours ou depuis dix années: « ici c’est ma maison ».

La MPEF est un lieu où des gens trouvent une maison.

Comment cela se traduit ensuite ne nous appartient plus… Les personnes peuvent passer parfois 2 heures dans une Frat, parfois 50 ans… ce peut être parce qu’on a rencontré le pasteur, parce qu’on a rencontré quelqu’un d’autre… c’est l’affaire de Dieu. C’est mystérieux. Ce que nous avons à offrir, c’est ce cheminement qui, d’une certaine manière transforme la société, transforme les hommes. Voilà, je crois, ce qu’apporte la MPEF depuis ses débuts, et cela, je le dirais frères et sœurs, bien au-delà de ses discours, bien au-delà de ses évolutions et de ses errements, bien au-delà de ses dysfonctionnements et de son image.

Il y a 30 ans la MPEF c’était presque un organisme gauchiste, tout le monde disait : c’est tous des gauchistes, à la MP. Il y a 50 ans la MP c’était la Croix-Bleue, ce n’était presque que la Croix-Bleue. Il y a 70 ans, la MP c’étaient les colonies de vacances, presque que les colonies de vacances. Tout est dans le « presque » : les époques nous transforment mais, fondamentalement derrière ces transformations qui sont une sorte d’écume, la Mission populaire ce sont des hommes et des femmes qui se mettent debout, qui se mettent à marcher quelques soient les habits que porte la MPEF, quelques soient les mots qu’elle utilise, les erreurs qu’elle peut faire et les concepts théologiques qu’elle utilise, concepts indispensables, mais parfois trop faibles ou faciles. Comme disait un membre du Comité National : « l’identité de la Mission populaire est claire, mais on a l’impression qu’on peut facilement la faire vaciller… et parfois on se dit c’est rien. Mais ce n’est pas « rien » car la Mission populaire c’est des hommes et des femmes qui ont vu leur vie enrichie, transformée et qui ont vu le monde changer pour eux ».

Dans la seconde épitre de Paul aux Corinthiens, il y a un passage qui parle d’un « trésor dans un vase d’argile ». La MP c’est un « trésor dans un vase d’argile ». Le trésor, c’est ce que j’ai essayé de dire au début. Le vase d’argile c’est nous, petits et fragiles. Nos talents et nos limites sont évidents, nos faiblesses et nos forces sont évidents, nous ne sommes pas à la hauteur de ce que nous devrions être. Il n’empêche que cet horizon là, ce trésor là, ne nous appartient pas, nous dépasse, nous précède, et que c’est celui-ci que nous servons.

Institutionnellement la MP, c’est une tension, c’est un envoi.

C’est une tension, clairement, difficilement : il y a un siècle on disait « entre Jésus le Sauveur et le peuple », après on a dit c’est « entre l’Evangile et le milieu ouvrier », en 1970 on disait entre « l’engagement et la foi ». Aujourd’hui on dit plus facilement « entre l’éducation populaire et l’évangélisation », « entre 1901 et 1905 »… la tension est constitutive de la Mission populaire. On en souffre de cette tension et, simultanément, elle est constitutive. Il faut que nous la portions cette tension, au risque de la déchirure ou au risque de l’aspiration : une Frat qui serait aspirée uniquement par le religieux ne correspondrait pas à sa vocation. Une Frat qui serait aspirée exclusivement par l’action sociale, ne correspondrait pas à sa vocation. Selon les Frats les choses ne se vivent pas de la même façon, elles ne se vivent pas de la même manière à Grenelle ou à Saint-Nazaire, à Marseille comme à La Rochelle, ce sont des lieux différents, des histoires différentes. La diversité de la MP n’est pas une tare à condition qu’il y ait cette tension là dans chaque lieu. Il y a des milliers d’ouvrages théologiques, des bibliothèques, pour parler de la double nature du Christ, pleinement homme, pleinement Dieu. Sans doute faudrait-il écrire des milliers d’ouvrages théologiques pour décrire cette tension constitutive de la MP… mais on a quand même un modèle derrière-nous : ce n’est pas nous qui l’avons inventée cette tension, elle est quand même l’incarnation de l’amour de Dieu dans la vie des hommes…

La MP c’est un envoi. Certains disent « mais pourquoi la MP se désigne-t-elle comme une église ? » … je le dis avec tremblement parce que je sais la souffrance que nous vivons les uns et les autres : le projet de chaque frat n’est pas déterminé dans le fond par ceux qui la font vivre, par ceux qui la servent aujourd’hui, mais par la tension constitutive de la Mission populaire évangélique de France. C’est bien ce projet là qui doit être englobant.

C’est très difficile à entendre je le sais. Je sais combien ce que je peux dire, pardonnez-le moi, je ne voudrais vraiment pas être arrogant, mais je voudrais être affirmatif, je sais combien ce que je viens de dire va, à première vue, contre ce qui se vit dans tel ou tel poste. Néanmoins, je pense qu’il faut tenir cette affirmation, il faut tenir le fait que c’est la structure 1905 qui englobe les structures 1901. Je crois que c’est ainsi que nous serons fidèles à ce que sont chacune des Fraternités au sein de la Mission populaire… c’est ce que nous sommes, c’est notre histoire. C’est notre identité et il nous faut la protéger, il faut la protéger.

Nous avons aujourd’hui une double difficulté pour vivre cette tension et pour vivre cet envoi :

Première difficulté : c’est évidemment la séparation 1901 – 1905

Deuxième difficulté : ce sont les financements publics

Ce qui rend particulièrement dure la situation que nous avons aujourd’hui, principalement pour les équipiers, et là, vraiment, je les salue et j’essaie d’être leur frère… mais c’est vrai que c’est particulièrement ce qui fait souffrir, ce qui crée des incompréhensions, ce qui crée des séparations c’est cette dichotomie 1901-1905, et le financement par des subventions publiques d’une part essentielle de nos activités. Le problème c’est qu’aujourd’hui, à vues humaines, nous ne pouvons pas contourner ces deux écueils. La séparation 1901-1905, est juridiquement et comptablement légale, mais elle introduit dans notre vie un coin, un coin qui sépare les gens, qui sépare les activités, artificiellement. C’est une difficulté terrible et c’est un effet pervers de l’architecture juridique dans laquelle nous sommes depuis janvier 2006.

Les financements prépondérants de notre vie par des subventions locales sont très récents. Henriette Mesnier, membre du Picoulet, disait, dans le groupe dans lequel j’étais : « mais avant, c’était la MP qui payait les équipiers ». Avant, c’était jusque dans les années 1990. Il y a donc très peu de temps que la MP vit sur les subventions : par rapport à 150 ans d’histoire, cela fait 20 ans. Donc c’est transformable. Je ne sais comment aujourd’hui. Les financements prépondérants de notre vie par des subventions locales créent une difficulté structurelle difficile, aussi difficile que la séparation de la loi 1901-1905. Parce que lorsque l’on s’échine à trouver des sous, à faire des demandes de subventions, à les gérer au mieux dans le cadre des dispositifs sociaux, il devient évidemment difficile d’accepter d’être envoyé par une structure nationale : « c’est moi qui fait la demande, c’est moi qui négocie le fric, c’est moi qui le trouve, c’est moi qui le gère et il y a une structure nationale que je vois une fois tous les trois mois et qui me dit : « attention, c’est moi l’employeur » . C’est humainement difficilement tenable, je le sais bien. Et je vous le dis, le national en est conscient et souffre avec chacun de cette situation.

La séparation 1905/1901 et les financements publics de nos activités sont aujourd’hui simultanément incontournables et relatifs. Ces deux éléments sont réellement dangereux pour notre identité, car aujourd’hui nous n’avons pas, à vues humaines, d’autres perspectives. Mais ils sont relatifs à notre époque et je connais assez l’histoire de la Mission populaire et de la France pour savoir que l’avenir est ouvert, qu’il peut être surprenant, que d’autres perspectives peuvent se présenter demain, et qu’il nous faut œuvrer avec confiance. Il nous faut retrouver, comme le disait quelqu’un dans le groupe dans lequel j’étais : « des espaces de liberté qui rendent notre fonctionnement plus fluide : l’architecture de nos statuts adoptés en janvier 2006 a rigidifié notre fonctionnement ».

Le risque est là. Ma souffrance serait que des équipiers ou des membres et conseils de Fraternités aient le sentiment cela n’est compris que par les Frats et que la national est sourd, aveugle ou muet face à cette situation. Organisons le débat. Mais ce serait une erreur de penser que c’est en écrivant au Comité National que l’on va trouver les solutions : les instances dirigeantes ont certes des responsabilités particulières mais l’identité Mission populaire évangélique est pleinement portée par chacun des postes localement. Les Frats ne sont pas affiliés à la MPE, elles ne sont pas une partie de la MPE, elles sont localement la Mission populaire évangélique de France. C’est en cela que contrairement à une « pure » fédération ou une « pure » association, nous sommes « Eglise ». Il nous faut faire plus communauté car les questions qui se posent sont celles du corps MPE. La responsabilité des instances, c’est d’organiser le débat, mais les réponses, c’est nous qui les apporterons ensemble : et j’ai entendu, chez les équipiers les responsables de Frat, une forte attente inassouvie à l’égard du national quant à l’organisation de ces débats. Le national est interpellé à ce sujet, légitimement interpellé et il doit maintenant assumer.

Revoir notre fonctionnement institutionnel

Il est temps sans doute aujourd’hui de remettre en cause notre fonctionnement institutionnel, sans doute faut-il trouver autre chose. Si je sens trop d’incompréhension, c’est donc qu’on n’a pas la bonne organisation. L’organisation c’est nous qui la mettons en place, donc si l’on sent que quelque chose ne va pas, on doit y travailler car il n’y a pas de structure à défendre.

Nous vivons avec de nouveaux statuts depuis janvier 2006. Je vous promets que je croyais ne plus avoir à me préoccuper de cette question en tant que président de la MP. Mais, de ce que j’ai entendu, des difficultés dans lesquelles nous sommes, je pense qu’il faut faire le point sereinement, et peut-être faut-il apporter des modifications à notre organisation.

Une feuille de route pour Mai 2010 : quatre axes de travail, quatre jours de rassemblement

Je souhaiterais maintenant vous proposer une feuille de route.

Je souhaite, si j’ai bien entendu les membres de la MPE, que nous travaillions autour de quatre pistes de travail qui, si vous en êtes d’accord, seront les pistes de travail de l’ensemble de la MPE. Je voudrais donner rendez-vous à la prochaine A.G. qui aura lieu les 8 et 9 mai 2010, et nous souhaiterions que nous soyons ensemble quatre jours et pas deux = 6, 7, 8 et 9 mai 2010. Jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

Quatre axes de travail :

1. Témoigner de l’Evangile en milieu populaire

2. Redire ce qu’est le Christianisme social aujourd’hui

3. Notre fonctionnement institutionnel

4. Evaluation de l’application des nouveaux statuts votés en janvier 2006.

Nous avons une année de travail dans les Fraternités, entre équipiers, dans les Conseils de Frat, au sein du Comité national, au Siège… partout pour préparer ces quatre jours de l’année prochaine.

Peut-être faut-il faire intervenir un organisme extérieur, un historien, qui nous aiderait à y voir clair de telle manière que les 6, 7, 8 et 9 mai 2010, nous ayons réellement devant nous, soit des choix institutionnels, des textes, des mots nouveaux, des propositions de nouvelles structures… tout est transformable à condition de préserver l’identité de la MPE.

Ce qui est déterminant, dans les échéances que je propose, c’est que l’ensemble MPE travaille. Je pense que je peux engager le Comité National à ce que nous mettions nos forces pour faire que dans les temps qui viennent, cette réflexion soit portée dans l’ensemble de la MPE.

Ce que je proposerais, c’est que d’ici la rencontre des équipiers qui a lieu à Melun, en septembre prochain, il y ait une structure de travail qui soit mise en place et qui soit discutée à l’occasion de la rencontre des équipiers. Et donc ce qui permettra, j’espère ensuite, à ce que l’ensemble de la MP travaille.

Je vous remercie.

Bertrand Vergniol