…on se dit qu’il ne s’agit pas d’une occasion commémorative de plus, mais le signe d’une redécouverte, d’une refondation avec ce que la pensée du réformateur eut de pertinent et de fécond. En aurait-on besoin en ces temps de bouleversements aussi profonds qu’aux 15ème et 16ème siècles ?

Pour les gens soucieux de vérité, c’est l’occasion de reconstruire une figure fâcheusement abîmée par des couches de propagande. Qu’en est-il de ce Calvin desséché, austère, tyrannique, élitiste, traînant à ses basques la casserole de l’exécution de Michel Servet ?

Sa jeunesse

Jean Cauvin naît à Noyon (Picardie) dans une famille de tonneliers. Une intelligence brillante le destine à la prêtrise. Dès 13 ans, il est envoyé à Paris pour étudier. Il connaîtra l’austère collège de Montaigu qui marqua aussi Erasme et Rabelais.

Il a perdu sa mère à 6 ans . Son père meurt quand il a 22 ans. Il a du mal à le faire enterrer chrétiennement. ( Gérard Cauvin s’intéressait à la théologie et avait été excommunié ) Jean se tourne alors vers le Droit pour être juriste. La vie estudiantine d’alors est mouvementée ; il participe à une révolte d’étudiants à Orléans où il a eu son diplôme.

En 1533, il se convertit aux idées de Luther, son aîné de 26 ans. Cela signifie vivre dangereusement ! A Paris, un discours inaugural sur les Béatitudes, lu par son copain le recteur Nicolas Cop, leur vaut des poursuites. Il s’enfuit par la fenêtre…

De fait, premier pasteur évangélique en France, il mène une vie itinérante, à la merci d’un emprisonnement. La fuite, la clandestinité le font circuler à travers la France. Il va en Italie, à Bâle, à Strasbourg où il rencontre des théologiens, des humanistes. ( il préface la Bible d’Olivetan )

En 1536, il a 27 ans quand il publie la 1ère édition de l’Institution Chrétienne. Elle s’ouvre par l’Epître au roi François 1er à qui il recommande d’être au service de la justice. Ce livre qui au départ compte 6 chapitres explique ce qu’est la foi chrétienne et proteste contre un mensonge politique suite à l’affaire des placards.*

Calvin ne cessera pas de remanier, compléter son ouvrage en fonction du contexte, des évènements, des enjeux comme le Concile de Trente.**

En 1560, l’Institution Chrétienne comptera 4 livres et 24 chapitres. L’ayant d’abord écrite en Latin, Calvin _qui connaissait aussi le Grec et l’Hébreu_ la traduira lui-même en Français. Elle sera une somme théologique autant qu’un monument de la langue française.

Notes : *En oct 1534, des affichettes contre la messe sont placardées jusque sur la chambre du roi. Des protestants sont arrêtés, suppliciés. Le roi, qui a besoin des princes allemands fait courir le bruit qu’il s’agissait d’extrémistes politiques

** A Trente (nord de l’Italie), se tient pendant 18 ans, de 1545 à 1563, le concile qui réorganise l’Eglise Catholique dans ce qu’on appellera la Contre Réforme.

Le meilleur moment de sa vie…

En 1536, Calvin passait par Genève pour rejoindre Strasbourg. Guillaume Farel, un camarade dauphinois qui comme lui prêche la Réforme en France, en Suisse, le retient dans cette cité qui vient d’adopter la Réforme et a besoin de s’organiser. Les choses se passent mal et les deux hommes sont chassés de la ville.

Entre 1538 et 1541, Calvin réside à Strasbourg, ville de l’Empire Romain Germanique, carrefour ouvert aux idées nouvelles. C’est la période la plus heureuse de sa vie. Il rencontre Martin Bucer, Jean Sturm, des disciples de Luther, Melanchton. Il accueille et entretient chez lui une quinzaine d’étudiants français réfugiés. Il épouse Idelette de Bure qu’il aimera profondément.

A Francfort, il participe à un colloque avec Charles Quint pour apaiser les conflits religieux.

Il est doué pour la synthèse, le dialogue, le compromis. Ses qualités de juriste n’ont échappé à personne. Or, pendant ce temps, Genève est menacée d’invasion. Le Conseil l’appelle au secours.

Il s’y rend à reculons ! et dira à Farel : « si j’avais le choix, je ferais n’importe quoi plutôt que de te céder dans cette affaire. Mais puisque je me rappelle que je ne m’appartiens pas, j’offre mon cœur comme immolé en sacrifice pour le Seigneur ».

Le don de sa vie à Dieu…pour Genève 1541-1564

Calvin comptait rester quelques mois, il y resta jusqu’à sa mort.

Il perd sa femme en 1549, en est très affecté : « quoique la mort de ma femme m’ait été des plus cruelles… », « je dévore ma douleur… » en travaillant. Il ne se remariera pas. Il se consacre entièrement aux multiples tâches d’organisation de la République de Genève, tâches épuisantes avec sa mauvaise santé. Il souffre d’une maladie d’estomac qui le contraint à manger le moins possible. Il met pourtant toutes ses forces au service du témoignage de l’Evangile. (Soli Deo Gloria ).

Il est constamment au contact des autres, comme prédicateur (2700 sermons), comme pasteur, comme soutien aux faibles, à des réfugiés, des réformés persécutés. Ainsi ces 5 jeunes Français qu’il tente longtemps de défendre par tous les moyens et qu’il soutient moralement dans ses lettres. Ils seront finalement brûlés vifs à Lyon. Des lettres, il en écrira plus de 4500, communiquant avec les plus humbles comme avec les puissants, avec les humanistes et réformateurs. Sa maison ne désemplit pas de famille, amis, réfugiés. « quant aux enfants, le Seigneur m’avait donné un petit fils, il l’ôta.. ;Mais je réponds à cela qu’en toute la chrétienté, j’ai des enfants par dizaines de milliers… »

La seule fonction officielle que Calvin occupa fut la présidence de la Compagnie des pasteurs, qui organise la vie de l’église. Il propose et soumet aux conseils des textes qui organisent la vie de la République. Certains furent sérieusement amendés, à son corps défendant.

Dès Nov 1541, les Ordonnances ecclésiastiques sont adoptées par le Conseil et le peuple de Genève et en 1543, les Edits civils qui servent de Constitution.

Le pouvoir de Calvin est loin d’être toujours assuré. Ses ennemis furent nombreux :

A l’extérieur, les puissances catholiques, la France, Berne parfois…

A l’intérieur, - des notables hostiles à l’application des prescriptions morales et lois contre le luxe -, le parti dit « des artichauts », qui défend la priorité et les droits des natifs genevois et lui reproche l’accueil des réfugiés, « ces chiens de Français » . Entre 1550 et 1560, Genève est passée de 10 000 à 20 000 h .

Le Conseil lui-même, bien souvent, s’oppose au distingo auquel tient Calvin : pas d’ingérence du politique dans le religieux. Les lois publiques, applicables à tous servent seulement au vivre ensemble. Elles ne constituent pas le contenu de l’éthique chrétienne.

La Grâce de Dieu pousse à l’action, « la foi n’est point oisive » Le plein usage de tous nos talents au service des autres est une réponse au don qui nous en a été fait. Avec l’Esprit Saint « qui besogne en lui », le chrétien est appelé à donner le meilleur de lui-même et toujours progresser. Il agit non pas « pour » obtenir mais « parce qu’il a reçu… ». La loi divine (le Décalogue) est absolument impossible à « réaliser », elle est « un miroir de nos faiblesses ».

Mais ce décalage, loin d’être angoissant nous fait comprendre que l’amour seul nous sauve et non l’obsession de la pureté et de la perfection. Il ouvre ainsi un espace de liberté, de responsabilité et d’engagement propre aux moyens de chacun. Les gens sont divers et parfois opposés dans leurs actions citoyennes, mais grâce à la communauté spirituelle fondée sur l’Evangile, ils peuvent retrouver une inspiration commune qui les pousse à reconsidérer leur action et à progresser.

Pour ce faire, l’enseignement est capital, obligatoire pour tous. Cette idée qui existe déjà,, Calvin lui donne un sens universel. Il organise l’enseignement élémentaire gratuit pour garçons et filles, pour lire la Parole de Dieu et aussi pour se préparer à travailler et agir dans la société. C’est un devoir Chrétien que d’enseigner et de s’instruire afin que les divers talents donnés à chacun soient exercés et développés.

En1559, Calvin crée l’Académie qui sera un brillant foyer intellectuel avec l’apport d’enseignants venus de Lausanne, de France ou autre.

Concernant l’art, s’il n’y a pas d’objets d’art dans les temples, pour éviter qu’ils ne deviennent des idoles (Dieu ne peut être enfermé dans aucune forme),Calvin considère que les arts sont des dons de Dieu, ne doivent servir à rien « sinon à plaisir ». Il dit aussi : « des plaisirs inutiles sont légitimes »…

Michel Servet

Les adversaires de Calvin triomphent aux élections de fev 1553. Le Conseil veut introduire certains de ses membres dans le Consistoire, assemblée de pasteurs et de laïcs, remettant en cause son indépendance. Calvin menace de quitter Genève plutôt que de céder.

C’est d’Août à octobre de la même année, dans un moment où il n’est pas au plus fort de son autorité qu’a lieu le procès de Michel Servet. Cet humaniste panthéiste espagnol est déjà condamné au bûcher en France par l’Inquisition. Il est venu à Genève narguer Calvin avec la Restitution chrétienne. Calvin fait consulter toutes les églises protestantes suisses. Condamnation unanime. L’homme est arrêté pour subversion. Sur sa condamnation au bûcher, Calvin écrira : « Ce procès qui a été fait par le petit conseil qui détient le pouvoir judiciaire m’est attribué par beaucoup d’ignorants comme si j’en étais l’auteur…Mais depuis qu’il (Michel Servet) fut convaincu de ses hérésies, chacun sait que je n’ai fait aucune requête pour le faire punir à mort ».

Les ennemis de Calvin exploiteront cette tache noire de la République de Genève qui voulut peut-être mettre un point d’arrêt à la venue d’hérétiques de tous poils : triste mimétisme évidemment.( en France, on brûlait 1000 luthériens)

Aux élections de 1555, sont élus 4 syndics proches de Calvin qui disposera désormais dans les conseils d’une majorité favorable.

Pour conclure

Le 17 mai 1564, à bout de forces, Calvin s’éteint. Il a souhaité être enterré de façon anonyme. Disparaissait ainsi un homme profondément pénétré de la grandeur de Dieu. Avec une vie simple, même pauvre, il sut manifester fidélité, amitié, accueil, solidarité. Avec une immense culture humaniste, une intelligence brillante et claire, sa pensée est moderne à bien des égards. Par exemple son respect du peuple juif (si rare à l’époque), son ironie presque voltairienne quand il parle des reliques. Il est opposé à la violence, recourt à la synthèse et la conciliation, même s’il n’y parvient pas toujours. Il précise bien la distinction entre le spirituel et le politique, en rupture avec la tradition de son époque et qui ouvre la voie à la séparation de l’Eglise et de l’Etat

Il a eu des ennemis coriaces et venimeux mais aussi de nombreux amis qui ont aidé au rayonnement de ses idées en Europe et même plus loin.

Dossier Présence de mars 2009
Gillette Gaudit