La Réforme dont nous faisons mémoire aujourd’hui, si elle fut un mouvement exceptionnel de changement dans l’Eglise, si elle fut l’occasion d’un grand renouvellement théologique et spirituel, fut aussi un puissant levier d’innovation sociale, économique et peut-être, et même surtout politique. Nombreux sont les historiens, sociologues et philosophes qui voient dans la Réforme le grand mouvement qui accompagne et structure cette insurrection de la pensée et des comportements qui, de la moitié du XV ème siècle à la moitié du XVI ème siècle signent la fin du monde féodal et ouvrent les portes de la modernité. Ainsi la Réforme fut pour sa part la réponse que les chrétiens apportaient à l’attente de renouveau, d’audace d’innovation qu’un monde en train de finir ne pouvait plus engendrer.

Lorsqu’on écoute aujourd’hui les propos de nos contemporains au cœur de cette crise majeure que traverse notre monde on peut avoir le sentiment qu’une attente du même type se dévoile. On parle d’effondrement, d’éboulement, d’incendie : mais ce qui est sûr c’est que notre monde vacille et que non seulement une parole qui libère des liens du passé, des imaginations étriquées, mais surtout qui espère en toute confiance dans l’avenir est attendue ; elle est attendue, mais plus véritablement, elle est due.

L’Evangile, la Bonne Nouvelle d’un avenir de la création et de l’humanité qui l’habite est due - nous devons l’annoncer - à ces hommes, ces femmes, ces peuples qui, dans une certaine mesure errent sans berger. Alors peut-être, nous qui voulons être les disciples de celui qui apporta la bonne nouvelle, pouvons-nous sortir nous-mêmes si nous en avons l’audace, de nos sentiers battus, de nos murs, pour être encore et une fois de plus ce sel de la terre qui donne du goût à l’avenir. Mais il est vrai que nous sommes peu visibles et peu audacieux dans ce domaine ainsi vais-je m’employer maintenant à déverrouiller quelque cadenas.

Si les chrétiens sont peu audacieux et peu visibles aujourd’hui en politique, je pense que cela tient à trois raisons :

Tout d’abord la crainte d’être soupçonnés de nostalgie envers cette période de notre histoire que l’on a appelé la chrétienté, une époque où l’Eglise catholique dans notre pays, luthérienne dans les pays scandinaves, orthodoxe en Grèce ou en Russie étaient intimement liées au pouvoir.
La deuxième raison tient à ce que les chrétiens que nous sommes en France ont accepté avec complaisance, et cela depuis deux siècles, depuis le concordat napoléonien en passant par la Loi de séparation, que le pouvoir politique ait en quelque sorte mis en résidence surveillée les Eglises, autorisées mais contrôlées, acceptées mais refoulées hors de l’espace public lorsqu’elles s’aventurent dans des domaines qui ne concernent pas la célébration cultuelle et ses annexes, et, en particulier, lorsqu’elles veulent prendre part au débat politique.

Et même si l’Eglise catholique en son temps a refusé la Loi de séparation de 1905, il n’en demeure pas moins que les uns et les autres, sauf à maintenir quelques activités de lobbying, nous n’avons plus accès officiellement et publiquement à ce monde du politique où se prépare, se détermine, se corrige, se décide l’avenir de la Cité des hommes. Nous nous sommes habitués à cet état de fait, à cet état tout court, je veux dire l’Etat-Nation laïque que nous connaissons, qui s’est bâti sur l’idée qu’il avait de sa mission : à savoir rassembler dans une neutralité bienveillante mais ferme et sourcilleuse, toutes les composantes turbulentes d’une société civile, Eglises comprises, bien sûr, Eglises particulièrement turbulentes puisqu’on nous racontait qu’il y avait eu des guerres entre elles (c’est l’histoire officielle). Mais c’est oublier la nature des puissants, des violents, des chefs de guerre qui pour arriver à leurs fins, au pouvoir, utilisent tout, même la religion. Donc les chrétiens que nous sommes ont assimilé, intériorisé, le fait d’être consignés à domicile, chrétiens oui, mais dans une société laïque, chrétiens à l’intérieur des églises, des temples et des cathédrales.

Il y a une troisième raison beaucoup plus inquiétante de cette invisibilité des chrétiens dans l’espace politique, une raison qui tient simplement au fait que depuis la naissance de l’individu, depuis que le Cogito cartésien s’est imposé comme la loi fondamentale de notre univers, la prédication de l’Evangile s’est rétrécie presque exclusivement à l’appel à la conversion personnelle, au changement de comportement individuel et qu’une prédication plus globale, celle d’un Royaume qui s’inaugure est passée sous silence. En vérité la venue du Royaume est plus que la comptabilité des consciences individuelles converties, c’est le discernement, le déchiffrage et la mise en œuvre de signes qui sont autant de témoignages de ce Royaume.

Alors j’ai envie de dire qu’avant de nous poser la question de l’audace de l’innovation en politique, encore faut-il que nous, les chrétiens, sans nostalgie, mais aussi sans honte, nous réinvestissions le politique, nous le réinvestissions non pas à travers quelques personnalités (et il y a toujours eu de ces grands chrétiens qui ont eu de grandes et lourdes responsabilités) mais il faut que nous réinvestissions le politique en tant qu’Eglise !

Mais, soyons clairs tout de suite, en tant qu’Eglise, ai-je dit, c’est à dire en tant que communauté de disciples de Jésus-Christ dont l’autorité ne s’est jamais assortie d’un quelconque pouvoir, mais s’est toujours fondée sur sa vocation de Serviteur : alors pour les Eglises que nous sommes il en est de même : loin de nous la nostalgie d’un pouvoir perdu, mais devant nous, près de nous, la revendication de paroles et de gestes politiques au service d’un monde en attente et en souffrance.

Alors oui, nous pourrons innover, nous pourrons ouvrir des perspectives surprenantes, tracer des possibles inédits. Alors oui, nous pourrons insuffler de l’audace politique dans un monde gagné par la morosité, étouffé par une crise aux multiples facettes.

Et ici je voudrais signaler la première innovation, la première audace, dont je pense que les chrétiens et les Eglises peuvent être porteurs : c’est tout simplement aider le monde politique à redécouvrir et à persévérer sur le chemin de la vérité. En effet et je ne veux blesser personne, mais je crois que le mensonge a envahi nos mœurs politiques. Mais un mensonge que je qualifierais de structurel ; il ne s’agit pas d’accuser ou de prendre tel ou tel responsable politique en flagrant délit de mensonge, mais plutôt de pointer que le regard porté sur le monde par certains des hommes et des femmes politiques au pouvoir, comme de l’opposition, n’est pas toujours éclairé par la lucidité ; et je voudrais bien me faire comprendre : je crois qu’au pouvoir, comme dans l’opposition, à droite comme à gauche, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté qui sont réellement au service de notre peuple, mais par exemple je n’ai entendu personne à ce jour dire clairement que la croissance pour nous c’est fini, que pour des raisons que nous connaissons tous très bien, bientôt il va falloir réviser de manière déchirante nos modes de vie et que si l’augmentation, par exemple, du pouvoir d’achat pour certains doit être un objectif, une diminution pour d’autres est une nécessité. Aucun n’a osé dire, comme Churchill avait osé le dire à l’Angleterre « Du sang et des larmes c’est tout ce que je peux promettre » et c’est grave parce qu’en ne disant pas cette vérité là, on s’interdit une autre innovation, une autre audace : appeler à une réelle solidarité, appeler à une réelle justice sociale, appeler à une réelle fraternité, qui seules pourront tenir ensemble un peuple dans l’adversité. Ce qui est vrai pour notre pays, l’est aussi pour les relations qu’entretiennent les peuples entre eux, sous peine de drames incommensurables, l’injuste répartition des richesses de la terre ne peut plus durer. L’Eglise a ici un témoignage majeur à rendre, elle a tout simplement à rappeler aux dirigeants, ceux qui nous gouvernent, comme ceux qui nous ont déjà gouvernés ou qui nous gouverneront demain, qu’il y a de toutes façons un avenir heureux possible, mais que ce n’est pas en se voilant la face, en se contentant de demi vérité qu’on le construira.

Cela me rappelle l’histoire de ce Roi de Judée que nous rapporte le prophète Esaïe, qui ne voulait pas voir le danger qui le menaçait, à savoir la montée d’un nouvel empire à ses frontières, et dans son aveuglement il se contentait de petites alliances de circonstances pour résister à ce colosse, à cette puissance impériale nouvelle. Le prophète qui avait vu juste et loin lui recommanda de prendre en compte cette réalité nouvelle et de dialoguer avec elle pour trouver le bon compromis et surtout d’être confiant en la promesse ; on l’accusa de défaitisme, de trahison. Mais la réalité s’imposa, le prophète avait eu l’audace politique de dire une vérité conforme à la réalité, c’est sa parole qui sauva le petit royaume de Jérusalem.

Et bien c’est un peu notre situation, innover en politique aujourd’hui et porter un regard lucide sur ce grand danger qui arrive, le prendre au sérieux, en considération, c’est savoir que les difficultés et les souffrances vont être nombreuses et que de petites mesures de sauvetage ne suffiront pas, mais qu’on les affrontera d’autant mieux qu’on s’emploiera à déployer la solidarité et la justice. Comment ne pas voir l’aveuglement dans lequel se trouvent encore certains et ce n’est pas être défaitiste, ou pessimiste que de dire que des révisions déchirantes sont à mettre en œuvre ; c’est la fin d’un monde, mais ce n’est pas la fin du monde : l’avenir demeure ouvert, heureux et toujours au bénéfice non pas de promesses électorales à court terme, mais de la promesse qui nous tient tous debout, une promesse qui nous assure que demain une fraternité renouvelée entre nous tous riches ou pauvres de ce pays, riches ou pauvres parmi les peuples, pourra s’épanouir, une fraternité fondée sur la confiance, la justice et l’espérance partagée.

Seules ces fraternités demain nous ouvriront les portes d’un avenir rénové, alors ne soyons pas frileux, soyons audacieux, ne nous laissons pas enfermer dans le slogan qu’en son temps Madame Thatcher affectionnait « there is not alternative » (on ne peut pas faire autrement), qu’elle affectionnait par paresse, par aveuglement, par manque d’espérance. Elle ne voyait pas ! Alors nous qui pouvons voir, regardons et innovons ; comme ce petit enfant qui osa crier dans la foule que le Roi était nu, faisons sauter le verrou de l’erreur, de la peur, de la dissimulation, osons dire vrai. C’est le service public que nous pouvons rendre à des responsables politiques enfermés dans des contraintes que seule une parole libératrice peut déverrouiller.

Le pasteur Martin Luther King avait fait un rêve ; ce n’était pas un rêve, c’était la réalité en marche que peu voyaient et cette réalité petit à petit a pris corps. Alors comme lui, soyons réalistes, rêvons : rêvons d’un monde où les limites des ressources nous obligeront à mieux partager nos richesses ; rêvons d’un monde où la simplicité de vie retrouvée des uns, permettra aux autres tout simplement de vivre ; rêvons d’un monde où l’accueil inconditionnel de ceux qui cherchent un havre de paix ici se conjuguera avec une aide généreuse à ces pays en train de mourir à petit feu ; rêvons d’un monde où les stocks options n’auront plus de valeur, de telle sorte que ceux qui les possèdent seront libérés de l’obsession de savoir ce qu’elles valent ; rêvons d’un monde où le spectacle ne dicte plus sa loi au politique ; rêvons, ce sont nos rêves qui sont la vérité, ce sont nos rêves qui sont la réalité.

Alors dans ce monde où l’ancien est en train de passer, du neuf surgira.

La confiance succèdera à la peur et à la surveillance ;

L’espérance succèdera à l’angoisse de la performance ;

La fraternité succèdera à l’égoïsme de la concurrence ;

Le reste nous sera donné en plus.
Pour que ces valeurs ne soient pas vides de sens, ou ne deviennent pas des idoles mortifères, souvenons-nous que notre chemin pour qu’il soit vrai et vivant doit s’enraciner dans la célébration fidèle et persévérante de la Croix et de la Résurrection de Jésus le Christ, celui qui, en toutes choses, en toutes circonstances nous précède, nous accompagne et nous soutient. En lui tout est accompli.
Amen.