l est difficile de résumer en quelques lignes les enjeux de cette théologie en marche en Grande Bretagne et aux USA, une théologie qui, tout en s’enracinant dans la tradition la plus classique, déploie un regard critique sans précédent sur les impasses et les dangers que recèlent nos sociétés occidentales développées, les injustices et les misères qu’elles engendrent. Certains ont pu dire à son sujet qu’elle conjuguait de manière paradoxale une théologie du Christ Roi « Celui dont l’Eglise célèbre la Seigneurie Glorieuse sur le Monde, une célébration cultuelle, liturgique et sacramentelle et une théologie de la libération, celle du crucifié, qui se rencontre là où une souffrance individuelle ou collective attend que des prophètes se lèvent et au nom de Jésus Christ libèrent des oppressions.

Ainsi il ne s’agit ni de repli identitaire sur des positions figées, héritées du passé, ni de dilution de l’espérance dans des utopies révolutionnaires, mais bien de réconcilier la lutte et la contemplation, comme déjà le suggérait Frère Roger, de Taizé ; dit autrement, il s’agit d’être au cœur de l’espace public, la puissance de transfiguration, de régénération qu’offre le Crucifié-Ressuscité, dans un Monde menacé de mort spirituelle. On voit poindre parfois reconnu explicitement par les auteurs, des références à certains pasteurs tenant du Christianisme social : pour les lecteurs français de ces théologies, on trouvera des affinités avec des textes de Tommy Fallot, de Wilfred Monod, lorsqu’en particulier ils insistent sur la célébration de la Cène, source de réitération par l’Eglise de la brèche ouverte par le Christ dans un Monde injuste, brèche par laquelle le Royaume de Justice et de Vérité trace son sillon et s’infiltre dans le monde par la nuée des disciples, des martyrs, des témoins.

Ainsi dans Radical Orthodoxy on trouvera cette exhortation à ancrer une Foi active dans ce Récit sans cesse repris du Christ se donnant pour que d’autres vivent. Un récit qui, plus qu’une mémoire dessine un parcours de vie, un pèlerinage combattant, résistant, aujourd’hui pour ceux qui prennent au sérieux l’incarnation, qui y inscrivent leur histoire et celle du Monde. En l’occurrence il s’agit toujours de rencontrer le Christ : le Christ qui envoie et qui appelle celui que l’on rencontre dans la liturgie de la Parole et la célébration des Sacrements, celui qui, de son Royaume, nous envoie dans le Monde ; et puis aussi celui que l’on rencontre dans la rue, le sans-abri, le sans-papiers, le sans-emploi, le sans-identité, le souffrant qui, de ce monde qui le broie nous appelle pour que par nous le Royaume s’approche de lui.

Cette théologie finalement apparaît bien traditionnelle, au bon sens du terme, elle rappelle simplement, à la suite de Jésus lui-même, des Evangiles, des Paroles de Paul, de celles des Pères de l’Eglise, St Jean Chrysostome, Calvin, Mgr Romero, Helder Camara, Martin Luther King, Dietrich Bonhoeffer, que célébrer le Christ Ressuscité et son Royaume de Paix c’est faire voler en éclats, toutes les religions séculières qui, sans cesse, conduisent l’homme à l’injustice et la haine, que ces religiosités aient pour nom, frontières ou identité nationale, marché ou progrès, science ou technique … etc. Chaque fois que des hommes érigent en absolu une de leurs œuvres, l’idolâtrie est proche et les disciples sont là pour en briser l’orgueil. Radical Orthodoxy nous rappelle comme Ellul le faisait déjà, que la puissance de subversion du Christianisme tient à ce regard tourné vers le Christ. Parce que c’est par le Christ et uniquement par lui, que les disciples peuvent soulever des montagnes. L’oublier serait succomber à la tentation de faire par soi-même ce que seule la confiance en Dieu le Père peut offrir. Le Christ a ouvert la Route, l’Esprit est la Lumière sur ce chemin.

Mais il ne s’agit pas seulement de résister ou subvertir, il s’agit d’instituer les signes de la présence du Royaume. Signes que l’on trouve dans la communion fraternelle dans l’Eglise et dans tous les gestes que les disciples peuvent poser pour que concrètement des oppressions soient surmontées, des misères dépassées, des hostilités apaisées. le chrétien est un homme, une femme de terrain, de tous les terrains où l’Espérance se met en œuvre, où l’Espérance s’incarne, provisoirement certes mais radicalement.

Jean-Pierre RIVE

Quelques éléments de biographie :
>- Radical Orthodoxy « pour une révolution théologique », Adrian Pabst, Olivier Thomas-Venard, Préfacé par Catherine Pickstock (ed. Ad Solem 2004)

- William Cavanaugh : Eucharistie et mondialisation, la liturgie comme acte politique ( 2001 ad Solem)

- William Cavanaugh : Etre consommé (2007, Editions de l’homme nouveau)

- on lira avec profit de Laurent Gagnebin, Christianisme Spirituel, Christianisme Social

La prédication de Wilfred Monod, 1894-1940 (1987. Labor et Fides) en particulier les chapitres XII et XIII.

- Tommy Fallot : qu’est ce qu’une Eglise (Fischbacher 1897)