Rapport d’orientation

Je souhaite la bienvenue à chacun et chacune aujourd’hui pour ce temps d’Assemblée générale de la Mission populaire évangélique, un temps pour faire connaissance, pour se retrouver, pour réfléchir et pour décider.

A ceux et celles qui, pour la première fois, participent à cette réunion, j’adresse un salut particulier : vous êtes ici chez vous. Parlez, écoutez, prenez des contacts avec les membres des autres Fraternités, vous êtes les bienvenus.

Je salue les représentants invités de notre famille protestante, associations ou Eglises, membres, comme nous, de la Fédération protestante de France.

Je veux remercier le Foyer de Grenelle de nous recevoir chaque année et le travail du Secrétariat général qui, année après année, permet à notre assemblée de se dérouler au mieux.

1/ Education populaire/évangélisation : une entorse à la laïcité ?

J’aurais pu intituler ce paragraphe «confession et/ou laïcité», et je traiterais du même sujet : comment concilions-nous, à la Mission populaire, notre identité chrétienne et notre activité sociale ? La question est imposante et elle est récurrente : elle se posait dans les mêmes termes au début du 20ème siècle… il n’est qu’à lire les réflexions de Tommy Fallot 1, l’un des maîtres à penser du Christianisme social de cette époque. Et nous y réfléchissons quotidiennement dans les Fraternités : le contexte français actuel, certes soucieux des intégrismes évangéliques et musulmans mais aussi largement ignorant des réalités religieuses, nous oblige aujourd’hui à répondre sur ce terrain.

La laïcité, c’est en premier lieu la séparation du pouvoir politique d’avec le religieux, car le pouvoir est issu du suffrage universel : ni suprématie du religieux sur la chose publique, ni instrumentalisation du religieux par le pouvoir en place. La laïcité, c’est ensuite la protection des convictions de chacun (religieuses ou pas) et du libre débat.

La Mission populaire évangélique s’inscrit dans ce cadre, celui de l’action sociale au bénéfice de tous, et celui du libre débat des convictions. C’est ainsi que nous sommes légitimement subventionnés par la puissance publique.

Cependant l’action sociale qui, certes, a sa légitimité en tant que telle, ne suffit pas pour assumer la vocation de la Mission populaire évangélique 2 : dans le fond il s’agit d’accompagner les personnes que nous rencontrons dans les actions sociales 3, et ailleurs, de les accompagner vers une vie plus riche, plus libre, plus fraternelle en les rassemblant, en partageant paroles et activités. La Mission populaire permet à celui qui passait il y a vingt-cinq ans le porche d’une Fraternité, de dire aujourd’hui : «je ne savais pas que ma vie allait changer, que je retrouverais un statut social que j’avais perdu depuis près de dix ans» 4.

Est-ce contraire à la laïcité dont nous nous réclamons ? Non, car nous le savons bien, c’est dans la liberté que les personnes choisissent de rester à la Mission populaire. Et ce serait un comble que, sous prétexte de notre référence évangélique, nous nous interdisions aujourd’hui de rassembler des personnes sous le beau nom propre de «Fraternité»… et laisserions alors à d’autres le droit de le faire sous des noms trompeurs ou avec des perspectives autrement moins avouables !

2/ Education populaire/évangélisation : un point de vue «sarkozyste» ?

«Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance» 5.

«Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement plutôt que d’avoir dans la tête comme seule «religion», celle de la violence, de la drogue ou de l’argent ». 6

Ces deux phrases ont pour défaut majeur d’avoir été prononcées par le président de la République en fonction aujourd’hui, et d’être sorties de leur contexte. Elles posent néanmoins la question de l’éducation populaire en regard de celle de l’évangélisation.

S’il est vrai qu’espérance et sacrifice ne sont pas l’apanage des pasteurs et des curés, il n’empêche que ces thèmes relèvent plus des catégories évangéliques que de celles de l’Education nationale et qu’il n’est pas faux de le rappeler en filigrane. Et je pense pouvoir affirmer tranquillement que s’il existe un poste de la Mission populaire à La Rochelle6, à Lyon-La Duchère depuis 1963 ou à Trappes depuis 1978, c’est bien parce que le monde protestant a souhaité développer, dans ce que l’on appelait alors les ZUP8, «un engagement porté par l’espérance», au-delà de la seule présence des écoles.

Faut-il donc nous réjouir de cette reconnaissance présidentielle ?

Le président, en s’exprimant ainsi, va-t-il au-delà de ce que sa fonction de gardien de la laïcité lui permet ?

Il me semble qu’instinctivement nous serions plutôt soupçonneux.

Pour trois raisons :

Ø En premier lieu parce que cela vient de Nicolas Sarkozy, l’homme de la «racaille» et de l’expulsion des «sans papiers»,

Ø ensuite parce que nous craignons l’instrumentalisation du religieux au bénéfice d’un pouvoir,

Ø et enfin parce que nous ressentons, dans les discours du Président sur le religieux, une nostalgie pour la période de la chrétienté, au cours de laquelle l’Eglise catholique «régnait» sur la France.

Il y a donc un coup de canif9 dans la laïcité à laquelle nous sommes attachés, un coup de canif au bénéfice d’une politique que nous réprouvons.

Mais nous ne pouvons en rester là. Parce que nous réfléchissons à la fois à l’éducation populaire et à l’évangélisation et que nous œuvrons sur ce terrain-là. Laissez-moi citer une dernière fois Nicolas Sarkozy : «je crois en l’importance du fait religieux dans la vie de nos sociétés, peut-être encore plus aujourd’hui qu’hier» 10.

Réintroduire la donnée religieuse dans l’analyse politique globale est une bonne chose. Au risque de l’instrumentalisation, je sais. Mais à mes yeux, le risque de la privatisation du religieux est bien pire. Car mensongère.

En effet, par essence, le religieux est un phénomène collectif qui repose sur des données vécues individuellement. Le nier, réduire le religieux à un pur sentiment personnel, c’est risquer d’absolutiser ce qui doit rester relatif. Car comme l’écrit Laurent Schlumberger 11, «si les Eglises [historiques] se vident, le religieux se porte bien» : celui-ci se déploie non seulement dans le monde du religieux reconnu comme tel, mais bien au-delà, dans les «religions séculières» que sont la consommation sans fond, l’individualisme qui a remplacé les idéologies, la violence qui devient le seul moyen d’existence, etc.

En animant des postes de la Mission populaire évangélique, c’est bien à une espérance que nous œuvrons, celle que je vois écrite dans tous les journaux de Fraternité, celle que nous avons mise sous nos mots dans la charte de la Mission populaire évangélique, celle qui cherche à ce que la vie soit fondée sur autre chose que la consommation, l’individualisme ou la violence…

Quand nous pratiquons ce mixte d’éducation populaire et d’évangélisation il s’agit bien, vu de très haut, d’insérer du religieux dans le politique, c’est-à-dire de mettre ce que nous croyons dans ce que nous vivons.

3/ Aller au-delà : de la foi au «courage d’être»

Au final que cherchons-nous au sein de la Mission populaire évangélique ?

Avec Marc Ossola de Grenelle («Ma vie allait changer…») 12 et Djamila Chaïdi du Picoulet («J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer le Picoulet…»13, nous savons combien les cheminements issus de la Mission populaire évangélique sont divers, s’entrecroisent avec beaucoup d’autres et ne nous appartiennent pas. Car si nous souhaitons rassembler des personnes fidèles au sein des Fraternités, si nous souhaitons partager avec chacune des paroles qui font vivre et aimer, nous n’avons pas un prêt-à-porter à enfiler pour être membre d’une Fraternité…

Vous savez combien je suis attentif à l’identité évangélique de la Mission populaire… au moins pour une simple raison : telle est la couleur de notre peau. Celle qui nous a été donnée à la naissance. Il nous faut l’affirmer afin que nul ne la déprécie, comme Aimé Césaire affirmait la négritude afin que nul ne puisse dire qu’être Noir n’était pas digne.

Mais je souhaite partager avec vous cette conviction : comme Aimé Césaire qui, ayant affirmé la négritude, allait au-delà pour affirmer la valeur universelle de l’humain, je pense que la MPE, ayant affirmé son identité chrétienne, doit aller au-delà.

Avec le grand poète martiniquais, gardons en tête cette phrase du philosophe Hegel : «ce n’est pas par la négation du singulier que l’on va à l’Universel, mais par l’approfondissement du singulier». Ce qui permettait à Aimé Césaire de dire en 1934 à Léopold Sédar Senghor, futur président de la République sénégalaise : «tu vois, plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes».

La foi chrétienne est d’abord rencontre avec des témoins 14, «recherche de la parole que Christ adresse aujourd’hui aux hommes de notre temps» 15. La foi chrétienne est un chemin jamais fini, un chemin avec d’autres à l’écoute d’un Autre, un mouvement de conversion qui réchauffe le cœur et le fait trembler, un mouvement qui, au final, peut créer chez vous, chez moi, le «Courage d’être» 16.

Elle devient alors une catégorie humaine universelle partagée avec d’autres qui puisent dans d’autres sources, une donnée universelle qui «se révèle au cœur même de l’existence comme force et courage, comme estime de soi, comme confiance» 17. Une confiance qui fait face à la violence régnante ou menaçante, une confiance qui ne nie pas l’infinie douleur de l’existence humaine, une confiance qui est courage.

J’ai lu dernièrement un ouvrage 18 où j’ai trouvé un tel courage : il s’agit du journal d’une jeune parisienne, juive, rédigé entre avril 1942 et mars 1944, date de son arrestation par la police de son pays puis de sa déportation. Hélène Berr mourra à Bergen-Belsen quelques jours avant la libération du camp par les troupes alliées. Son livre est bouleversant d’abord parce qu’il décrit une partie sombre de l’histoire de notre pays telle qu’elle a été vécue par une jeune Française. Et ensuite parce qu’il nous fait faire connaissance avec cette jeune fille et son extraordinaire «courage d’être» alors même qu’elle est tout à fait lucide sur la barbarie régnante, l’aveuglement des gens qui ne sont pas touchés, le silence de l’Eglise catholique, et ce qui l’attend personnellement.

Hélène Berr n’est pas chrétienne car juive et non pratiquante… nombreuses sont donc les sources où les hommes puisent courage d’être et raisons d’espérer19. C’est dire qu’une fois affirmée notre identité, évangélique pour la MPE, il nous faut aller bien au-delà, avec tous, pour vivre du «courage d’être» et le partager.

J’ai rencontré des hommes et des femmes qui vivent de cette confiance, de ce courage dans et hors les Eglises, dans et hors la référence chrétienne.

La Mission populaire évangélique est un creuset, parmi d’autres, au sein duquel se forge ce «courage d’être».

Bertrand Vergniol

1« Dieu seul est laïque – écrivait Tommy FALLOT – malheureusement les hommes sont religieux ».

2 Comme le disait Guy BOTTINELLI, ancien équipier de la Mission populaire : «la Mission populaire c’est comme le supermarché, on en repart souvent avec plus que ce que l’on a prévu d’y trouver !»

3 L’article intitulé «Merci pour votre accueil» dans la Voix de la Frat (2ème trimestre 2008), journal du poste de la Mission populaire évangélique à Rouen, montre bien combien l’aide alimentaire peut être un lieu où des personnes se retrouvent debout.

4 Marc OSSOLA : «Ma vie allait changer», L’Ami du Foyer, journal du foyer de la Mission populaire évangélique à Grenelle, décembre 2007-janvier 2008, p. 7

5 Discours du Président de la République à Saint Jean de Latran, 20 décembre 2007

6 Intervention de Nicolas SARKOZY, TF1/France 2/France

7 La Fraternité de La Rochelle s’est déplacée de Laleu à la ZUP de Mireuil en 1968, puis a réinvesti, comme «résidence secondaire» ses locaux rue Jacques Henry dans les années 1975.

8 Z.U.P. : Zone à Urbaniser en Priorité

9 L’éditorial «la laïcité à l’encan ?» écrit par Laurent SCHLUMBERGER dans l’Ami du Foyer, février-mars 2008, (journal du poste de la MPE à Grenelle) est particulièrement éclairant suite aux discours du président de la République à Latran (décembre 2007) et à Riyad (janvier 2008).

10 Nicolas SARKOZY «la République, les religions, l’espérance», Paris, Cerf, 2004, p.35.

11 Laurent SCHLUMBERGER : «Sur le seuil», Lyon, Olivetan, 2005 p.9 et suivantes

12 voir la note 4

13 Voir l’article «Que sont-ils devenus», paru dans l’Echo du Picoulet, avril-mai-juin 2008, p. 10-12 (journal du poste de la MPE Paris 11ème) : l’histoire de Djamila CHAÏDI montre combien l’évolution d’une personne peut être tissée de toutes sortes de fils, la MPE étant un de ces fils parmi d’autres.

14 Dans son dernier livre (Sur le seuil op.cit.) rédigé suite à son ministère de président de la Région Ouest de l’Eglise réformée de France, Laurent SCHLUMBERGER actuellement pasteur dans la Mission populaire évangélique au Foyer de Grenelle, nous invite à passer d’une «Eglise de membres à une Eglise de témoins» (p.64), sur le «modèle de la rencontre» (p.72).

15 Francis BOSC, 1954

16 Pour reprendre avec les Eglises protestantes d’Alsace et de Lorraine, le titre d’un ouvrage du théologien Paul TILLICH (Le courage d’être, Québec, Ed. Cerf, Labor et Fides, Presses de l’Université de Laval, 1999)

17Citation libre d’un texte de Jean-François COLLANGE, Consistoire supérieur de l’Epal, 21 octobre 2006

18 Hélène BERR : Journal, Paris, éditions Tallandier, 2008

19 L’histoire du capitaine romain et de la guérison de son serviteur (Evangile de Luc, chapitre 7, versets 1–10) nous montre Jésus de Nazareth «admirant» le capitaine et disant de lui : «je vous le dis, même en Israël, je n’ai pas trouvé une aussi grande foi». Et l’on ne peut taxer de juif ou de chrétien le capitaine romain ! C’est dire que «courage d’être et raisons d’espérer», en un mot «foi», ne sont propriété de personne.