En ce jour des rameaux, jour de l’entrée de Jésus à Jérusalem, jour où se joue l’avenir de l’humanité, en ce jour d’élections municipales et cantonales, jour où se décide quels seront les hommes et les femmes au pouvoir dans les départements et les communes, en ce jour donc où se rencontrent la liturgie de l’Eglise et, en quelque sorte, la liturgie démocratique de notre Nation, je voudrais tout d’abord raconter deux évènements, l’un vieux bientôt d’un siècle, l’autre plus proche de nous puisqu’il a eu lieu il y a une vingtaine d’années.

Le premier dont je veux parler est cette veillée de Noël 1914 dans les tranchées, au cœur de la nuit des hommes, à l’heure des « sacrifices ultimes » comme le dit la morale nationaliste, dans la boue ensanglantée, terrifiante et paralysante comme le sont toutes les histoires d’hommes quand l’avenir est bouché par des dogmes intangibles, la frontière, la patrie, que sais-je encore, dans cette impasse meurtrière, soudain résonnent en allemand et en français des cantiques de Noël et quelques hommes bravant la consigne, obéissent à un autre appel, celui de la Lumière qui se répand autour d’un enfant qui vient de naître. A cet instant-là une réalité plus forte que toutes celles qui s’imposent à des vies humaines, une réalité de vie et de fraternité, se substitue à celle qui se croyait maîtresse du terrain, à savoir la haine mortelle de l’ennemi ; et des hommes que l’on disait ennemis, fraternisent et célèbrent Noël ensemble. On sait ce qu’il adviendra de ces mutins.

Dans les années 80, un autre événement d’une toute autre nature, mais aussi questionnant est cette rencontre de jeunes rénovateurs de la vie politique française ; ils étaient quelques uns à vouloir sortir des sentiers battus, à vouloir rompre avec la langue de bois, avec les pratiques politiciennes, ils traçaient ensemble par-dessus les appareils des partis une rénovation des mœurs et des programmes, ils étaient pleins d’avenir, de sincérité, de courage ; leurs noms depuis ont figuré dans les listes de ministres, de secrétaires d’Etat et même pour certains de présidentiables. Depuis, la tourmente des combats les a éloignés du pouvoir en place. Mais ce n’est pas leur destin qui, aujourd’hui, m’importe mais le lieu de leur rencontre. Ces hommes, ces femmes immergés dans les combats les plus rugueux de la vie politicienne, convaincus mais réalistes, remplis d’idéal mais pragmatiques, sincères mais prudents, ces hommes, ces femmes ont choisi pour mener leurs débats, un lieu s’il en est où l’éternité remplace le temps : je veux parler du Monastère de la Grande Chartreuse en Isère ; c’est comme si ces « jeunes loups » de la politique avaient voulu chercher leur inspiration là où la liturgie la plus immuable vient scander l’histoire des hommes.

Si je raconte ces deux évènements c’est parce qu’ils me semblent symptomatiques de ce que nous vivons aujourd’hui. On a coutume, par nos temps, de craindre, de disqualifier, d’ailleurs en faisant de multiples amalgames, le retour du religieux, retour sous-entendu, porteur d’obscurantisme, de régression, d’asservissement ; à y regarder de plus près les choses sont plus complexes et la religion n’est pas toujours là où on l’attend, car en effet la religion n’est pas nécessairement ce corps d’institutions et de doctrines, de croyances bien identifiées que l’on rencontre au coin de nos rues, ou dans nos quartiers, sous la forme d’une Eglise, d’un Temple, d’une Synagogue ou d’une Mosquée.

La religion ou plutôt le religieux se rencontre dès que se mettent en place des institutions, des pratiques, des comportements dont l’objectif est de conjurer la peur. Le monde est ainsi fait que souvent c’est la peur qui commande et que toujours on veut se guérir de cette peur, et pour ce faire on va essayer de se réconcilier avec les forces obscures réputées dangereuses, par toutes sortes de sacrifices destinés à amadouer l’inconnu, l’incertain, l’inquiétant et d’ailleurs ce sentiment religieux fait bon ménage avec le pouvoir, et même plus, ils s’alimentent l’un l’autre, et souvent un pouvoir en quête de stabilité va instrumentaliser la peur religieuse du Peuple et s’en servir ; et aujourd’hui règne un immense malentendu ; n’assiste-t-on pas à côté de l’érosion de toutes les vieilles religions traditionnelles et historiques à la montée de religions séculières nouvelles, nouvelles mais anciennes aussi par le fondement commun : la peur ; et ici je voudrais parler de tous ces cultes qui ne disent pas leur nom, mais qui en ont toutes les caractéristiques : culte de la sécurité, culte de l’identité, culte du marché, culte de la consommation, culte de la personnalité, culte maintenant aussi de l’expertise ; n’a-t-on pas ici affaire encore une fois à cette antique peur du temps qui passe et a toutes sortes de techniques religieuses pour le maîtriser, religieuses parce qu’elles s’imposent comme des dogmes incontournables, comme des absolus auxquels on peut, on doit se sacrifier ; et là encore comme autrefois cette maîtrise se fait au profit de ceux dont le confort établi pourrait être menacé par les soubresauts incontrôlables de la vie, de la vie d’hommes, de femmes, d’enfants qui sont à la recherche de la dignité, de la justice et de la paix, car c’est le propre de la religion d’être le ciment d’un pouvoir toujours inquiet de sa durée – notre monde loin d’être sécularisé a remplacé le Dieu unique par la multiplicité des idoles –

Mais de tout temps dans ce monde religieux, se sont levés les prophètes de la vie apaisée, les héraults qui, sinon au risque de leur vie, au moins de leur confort, annoncent la fin de la peur et qui, en face de l’oppressante religiosité ambiante, annoncent sans cesse la liberté confiante de la vie plus forte que toutes les inquiétudes, plus forte que tous les emprisonnements, plus forte que toutes les contraintes mortelles.

Alors aujourd’hui dans ce monde qui vit au rythme d’une élection, dont on devine déjà, non pas les résultats, mais surtout la litanie des commentaires des jeux de rôles convenus, des plateaux télévisés désespérément répétitifs, alors aujourd’hui, dans la continuité des prophètes il se passe quelque chose de nouveau, d’inattendu, d’incontrôlable.

Aujourd’hui Jésus entre à Jérusalem

Loin des commémorations passéistes d’une société en déroute, loin des mémoires stérilisantes, aujourd’hui l’homme véritable entre à Jérusalem. L’homme véritable après une vie au service des autres vient accomplir l’ultime don parce qu’aujourd’hui il ne s’agit plus simplement de nourrir des foules, de guérir des malades, aujourd’hui il s’agit d’inaugurer un Royaume, c’est pour cela que Jésus rentre à Jérusalem, pour desserrer le carcan étouffant du pouvoir militaire et religieux qui associe les notables juifs à l’occupant romain, aujourd’hui l’élu de Dieu vient ouvrir le chemin de la liberté sans peur tant attendue. Aujourd’hui l’avenir s’ouvre non pour quelques uns mais pour tous.

Cet avenir s’ouvrira d’autant plus que celui qui en est le porteur, renonce à toute sécurité, renonce à l’insurrection violente, renonce à cette foule qui l’acclame, renonce à la maîtrise de l’avenir, à la volonté de puissance, pour simplement faire confiance à la Parole qui lui est confiée, une Parole de Vérité qui sans aucun pouvoir, va faire autorité ; il y perdra sa vie mais la gagnera pour une multitude qui a son exemple se mettra en route.

Alors aujourd’hui face à ces liturgies séculières, à ces religions de remplacement qui ne libèrent pas les hommes mais les enferment dans leur peur, nous célébrons le présent, le présent d’un vivant que rien n’a arrêté et n’arrêtera jamais.

Aujourd’hui l’Eglise ne célèbre pas une fête religieuse alimentée par la peur, l’Eglise ne se souvient pas d’un Dieu qui aurait vieilli depuis 2000 ans , l’Eglise avec le vivant qui la précède vient porter au cœur du pouvoir, de même que Jésus les a portées à Jérusalem, les questions ultimes qui le concernent :

Quand donc cesseront les mensonges et les hypocrisies des promesses intenables ? Quand donc dira-t-on que cela ne peut plus durer, qu’on ne peut continuer à vivre sur le dos des deux tiers de l’humanité ? Quand donc cessera-t-on de promettre la croissance alors que le partage et la solidarité sont nécessité ? Quand donc demandera-t-on de se taire à ceux qui trouvent « normal, archi-normal » que des revenus scandaleux, côtoient l’humiliation de ceux qui veulent obtenir le droit de vivre dans la dignité ? Quand donc dira-t-on à ceux qui aiment leur argent plus que leur pays, qu’ils peuvent s’en aller, d’autres seront heureux de pouvoir y être accueillis et y rester ?

Alors cependant, dans cette attente, il faudra nous souvenir que cette parole portée par ceux qui croient en l’homme véritable, celui dont le Christ nous montre le vrai visage, pas celui défiguré que notre société nous promet, alors dans cette attente, il faudra nous souvenir que cette parole comporte le risque d’être rejetée, comporte le risque pour ceux qui la portent d’être eux aussi rejetés, c’est le risque de la Vérité et de la Liberté ; mais c’est le prix de la grâce, le prix de la vie pleine et abondante, le prix d’une respiration sans peur, profonde et sereine.

Alors mes frères, mes sœurs, mes amis, vous tous qui écoutez ce matin, aujourd’hui 40 ans après la mort de Martin Luther King, 40 ans après mai 68, 40 c’est d’ailleurs dans la bible, le temps des mûrissements, et bien aujourd’hui s’il est des pays où l’Eglise est contrainte au silence, il n’est pas dit que l’Eglise, ici, s’accommode en silence du statu quo, quand bien même il voudrait se donner des allures de rupture.

En ce jour des rameaux, l’Eglise ne se tait pas, elle est fidèle et obéissante à celui qui, ne cédant pas aux mirages de la notoriété d’un jour, accepte d’aller seul jusqu’au bout de sa mission : dire la Vérité pour que la Liberté et la Dignité soient renouvelées.

En ce jour des rameaux, rappelons-nous que le temps de Dieu, celui de la Parole qui crée, au cœur du chaos, celui de l’Amour qui réconcilie là où il ya de la haine, celui de la Foi qui redonne la confiance là où il y a de la peur, ce temps-là est celui qui nous habite et nous envoie pour que parmi nos frères, avec nos frères, devant tous les hommes, nous soyons témoins de la victoire, de la Vérité, de l’Amour, de la Justice et de la Paix.

Christ nous montre le chemin, il est ce chemin, il donne la vraie vie, personne ne peut la confisquer.
Amen