Passée la polémique du moment, il vaut la peine de revenir sur les discours du Latran (20 décembre) et de Riyad (14 janvier). Car le Président est un tacticien des médias trop avisé pour ne pas avoir délibérément provoqué et utilisé leurs résonances.

Il faut d’abord souligner que les opinions exposées dans ces discours sont parfaitement respectables. D’ailleurs, elles rencontrent celles de beaucoup de Français, croyants ou non. Elles sont bien sûr discutables, dans le meilleur sens du terme : on peut les partager, les critiquer, les contester globalement. Mais à les rejeter avec passion, on verserait soi-même dans un extrémisme intolérant.

Pourtant si Nicolas Sarkozy peut professer de telles opinions sans que quiconque y trouve à redire, il n’en va pas de même du Président de la République.

 

C’est le premier des trois problèmes posés par ces discours. Depuis 1905, l’Etat s’est reconnu incompétent en matière religieuse. Que son chef, dans des allocutions officielles, livre de longs développements théologiques, est une entorse claire au principe de séparation des Eglises et de l’Etat. Et le Président s’est délibérément engagé sur ce terrain, très au-delà des nécessités de la courtoisie diplomatique.

 

Or, deuxième problème posé par ces discours et surtout par celui du Latran, le Président s’est ici purement et simplement aligné sur les positions d’une tradition religieuse particulière. Son analyse des liens entre l’Eglise et la France relève de la légende dorée catholique. Les approximations, les clichés et même les erreurs sont nombreux. Alors même que l’Eglise catholique en France a renoncé à toute quête de suprématie, le Président de la République exprime une version de l’histoire issue d’une hégémonie d’une autre époque !

 

Enfin, Nicolas Sarkozy n’est pas précisément un ingénu Ces discours ont été tenus dans des Etats dont la France espère des retours très concrets. Du Vatican, le Président attend des bénéfices en termes d’influence, dans de multiples dossiers diplomatiques, en particulier à six mois de la présidence de l’Union européenne. De l’Arabie saoudite, il attend peut-être un coup de pouce pour un apaisement « dans les banlieues » et sûrement des contrats sonnants et trébuchants.

 

Les bénéfices sont également espérés sur le plan intérieur. La cote du Président baisse. Sa politique, aux effets violents dans bien des domaines, soulève de plus en plus de contestations, y compris dans son propre camp. C’est vrai notamment parmi les catholiques attachés à une droite dite modérée. Le président entreprend donc de leur donner des gages, en affichant un attachement à des valeurs spirituelles que cette partie de son électorat ne saurait lui reprocher.

Mais ce faisant, il instrumentalise le religieux au service de son propre pouvoir. C’est très précisément sur ce front-là, comme sur le front symétrique d’une ambition politique du discours religieux, que le principe de laïcité vient poser une limite qui devrait être infranchissable. Au lieu d’en être le manipulateur, on attendrait du chef de l’Etat qu’il en soit le gardien sourcilleux.

 

A la Mission populaire évangélique, nous sommes doublement concernés par cette dérive. Nous le sommes d’abord comme citoyens et comme communauté d’action et de vie, fermement attachés à la laïcité de l’Etat. Nous le sommes aussi parce que nous entendons articuler cette laïcité à un clair témoignage rendu à l’Evangile.

 

Ceci n’a rien de contradictoire. A l’inverse de ce que l’on entend souvent, la laïcité de l’Etat n’est nullement celle de la société. Dans la société, tout individu, tout groupe a le droit d’exprimer ses convictions, de les exposer au débat et à la contradiction. Concernant les Eglises, ce droit est même un devoir car la loi de 1905 impose aux divers cultes de tenir leurs cérémonies en public.

Que le Président de la République utilise une rhétorique religieuse au service de ses ambitions politiques, provoque déjà chez certains un amalgame pernicieux : exprimer des convictions chrétiennes serait suspect de « sarkozysme ». Toutes choses égales par ailleurs, il en va de même pour l’adjectif « évangélique » : son utilisation éhontée par le Président américain nous rend de bien mauvais services.

 

Il n’est donc pas inutile de rappeler nos convictions, dans ce domaine essentiel.

Nous considérons que la vie commune s’élabore dans le cadre laïque. Chacun s’y avance avec ses héritages, sans avoir à en rougir, sans y être assigné non plus, et dans lesquels il fait un inventaire dont lui seul est juge. Nul héritage ne saurait s’imposer aux autres, sinon ceux que tous décident de faire leur.

Simultanément, nous considérons que l’Evangile de Jésus-Christ est une parole qui fait vivre et qui renouvelle toute existence. Elle n’est pas détenue par certains, qui devraient la délivrer à d’autres. C’est une parole toujours à recevoir à nouveau, par tous et par chacun, qu’il soit croyant ou incroyant

Laurent SCHLUMBERGER