Ne craint-il pas de froisser certains consommateurs ? ‘Il y a effectivement une longue tradition derrière Arkina. Mais nous avons pris cette décision pour une question d’efficacité et de rentabilité’ ».(1) 

 

Petite chronique ordinaire de néolibéralisme galopant. A la clé, 18 personnes qui perdent leur emploi, le site de production démantelé… et une eau qui change de source mais pas de nom !

« Car la loi toute entière est accomplie en cette unique parole : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même’. Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. » (Paul, Epître aux Galates 5. 14-15).

Avec ce texte face à la situation évoquée, les choses sont claires : on voit bien qui dévore et qui est dévoré, qui a choisi la contradiction avec ce commandement et qui n’y est pour rien.

Pourtant, à lire les lignes de Calvin sur ce passage biblique, nous obligent à aller plus loin encore que la dénonciation qui nous vient spontanément à l’esprit : « Or il nous faut noter que Dieu par ce mot prochain (…) veut que nous regardions à la conjonction qu’il a mise entre nous (…) Il y a une nature commune, laquelle nous doit tenir en vraie union et fraternité. Or beaucoup s’en rendent indignes : car les uns sont pleins de fraude et de malice, comme des renards ; les autres sont pleins de fierté comme des lions ; les autres sont comme des loups ravissant s qui ne cherchent qu’à engloutir tout, les autres font beaucoup de torts et de nuisances: tous ceux-là donc se retranchent, en tant qu’en eux est, du rang et de la compagnie des prochains : mais nous avons ici à observer l’ordre de Dieu (…) nous voyons donc comme ceux qui nous sont ennemis, qui ne tâchent sinon à nous gourmander, ne laissent pas, quant à l’ordre que Dieu a établi, d’être nos prochains ».

En  français courant : ceux qui se font nos ennemis parce qu’ils nous exploitent, nous précarisent, nous pressent comme des citrons – nous mordent et nous dévorent – sont pourtant toujours nos prochains, selon ce qu’est l’humanité telle que Dieu l’a créée.

 

Ça c’est un os. Autant la Bible nous est un appui solide pour dénoncer l’exploitation, la course au profit et la domination du tout économique, autant elle nous met devant un drôle de défi à rappeler ce commandement-là dans ce contexte : « Tu aimeras [patron du MEDEF] ou Barbeck, Sarko ou Blocher, comme toi-même ». Ça va pas, la tête ?!

Et pourtant… Et pourtant s’il y avait là une vraie piste pour une résistance plus forte encore que la dénonciation ? Un horizon plus juste et réaliste de vie commune dans une société et sur la planète ? Une liberté qui déjà d’elle même nous fait sortir de l’implacable rapport de forces ?

L’une des employées d’Arkina sur le carreau dit : « Nous ne savons pas d’où vient la décision. Je ne suis donc pas en colère ».

 

Si je dois aimer mon prochain comme moi-même, je commencerai par chercher à savoir qui il est ! Et aurai une bonne raison de plus de participer à la lutte contre l’opacité déshumanisante de l’économie mondialisée. Et chercherai à comprendre ce qui provoque de telles manières d’agir, étape indispensable, non ?, si on veut envisager un changement.

 

Si je dois aimer mon prochain comme moi-même, je sais qu’il est humain, comme moi. Que je suis son égal-e. Alors je n’aurai pas peur de l’interpeller sur son humanité qui est aussi la mienne.  Car il y a fort à parier que c’est là que se situe le fond du problème : un responsable économique qui décide seulement par souci « d’efficacité et de rentabilité » tient vraisemblablement l’humain pour quantité négligeable. Si cela ne change pas, comment espérer une autre pensée et une autre action ? Et comment cela changera-t-il, sinon en mettant sous les yeux de tels responsables l’humanité, la nôtre comme la leur, la leur comme la nôtre ?

 

Mais cela, je ne le pourrai pas si je les déteste ; si j’ai juste envie de les dévorer et de les voir disparaître. D’ailleurs, c’est suicidaire : ils ont les dents bien plus longues et acérées. Et plus profondément, c’est injuste et irréaliste : nous devons bien vivre le monde avec les hommes et les femmes qui le composent, et s’il en est qui ne doivent pas tomber dans le piège de dessiner les moutons noirs et les moutons blancs, c’est bien nous. Si j’aime mon prochain comme moi-même, je revendiquerai le dialogue avec lui, fût-il beaucoup plus puissant que moi. Et j’aurai le courage de le poursuivre, parce qu’il est à parier que même évacuée une bonne épaisseur de mauvaise foi, à débattre il y aura encore.

Si j’ai le culot d’aimer mon prochain responsable économique néolibéral, j’aurai toujours celui de l’interpeller sur notre commune humanité. Celle qui, quelque soit le degré de pouvoir de l’individu, doit boire de l’eau chaque jour depuis bien avant qu’on ait songé à y mettre des étiquettes !

 Diane Lokia

Pasteure à Mézières (canton de Vaud)

Membre du comité national de la MPEF

 

[1] « Le Courrier », quotidien de Suisse romande, 21 novembre 2007.

[2] Jean Calvin, sermon 35 sur l’Epître aux Galates.