Par nécessité ou par raffinement, le dessin, qu’il soit réaliste, satirique ou narratif, à l’unité ou en série, a toujours su se présenter muet, « sans légende », indépendant du secours d’un texte. Mais aujourd’hui nous avons la chance de disposer à foison d’œuvres qui marient image et écriture. C’est particulièrement le cas de la bande dessinée, qui instaure entre ces 2 langages plus qu’une association où l’on se rend des services, d’illustration, de commentaire… mais une fusion ou l’un sans l’autre se retrouverait mutilé.

Origines

Sous des formes souvent très proches du genre qu’aujourd’hui nous nommons le 9è art, dans les pyramides, sur les parois des cavernes ou les écorces des Algonquins,  partout l’homme semble nous avoir laissé , humble ou grandiose, son testament en images.Au M Age, à côté des Bibles et psautiers des 11,12 et 13è s  ornées de cases dessinées, auxquels le peuples n’a pas accès,  le plafond illustré de l’église  St Martin de Zyllis en Suisse (12è s), l’Apocalypse d’Angers, colossale suite de tapisseries qui traduisent mot à mot le récit biblique ou la tapisserie de Bayeux ( 11è s) racontant en tableaux successifs la conquête de l’Angleterre par Guillaume Le Conquérant, offrent même les prototypes accomplis des bandes dessinées modernes avec leurs caractéristiques les plus courantes : sur un support fixe, une suite de dessins qui accompagne un texte écrit pour produire un récit.

 Aujourd’hui ce récit s’inscrit dans des cases qui se succèdent dans le sens de l’écriture nationale, à l’horizontale et en zigzag  du coin gauche en haut jusqu’au coin droite en bas de la page, du moins en occident.  Mais ces cases ne contiennent pas que  du dessin !La parole, la pensée, les sentiments… bref, tout ce qu’on ne pourrait pas prendre en photo, s’y glisse  sous la forme d’un ballon, d’un  nuage – d’une bulle - prolongés par une pointe qui semble sortir du locuteur. Longtemps la bulle a été précédée par des phrases affichées sur une sorte de banderole de manif flottant sur les têtes des acteurs, qu’on appelle phylactère ou par du texte imprimé sans encadrement, le plus souvent en bas de case.

Expansion

Quoi qu’il en soit, sous sa forme dominante de « narration figurative » impliquant cases et bulles, les critique font généralement remonter la naissance de la bande dessinée moderne au Suisse Töpffer ( Mr Vieux Bois 1827). à l’allemand Wilhelm Busch  (Max und Moritz…) , aux Français Christophe (La famille Fenouillard ; le Savant Cosinus ; le Sapeur Camembert …), Nadar (Mossieu Réac), Cham (Monsieur Lajaunisse)… 

Entre bande dessinée moderne et ancienne  la différence fondamentale n’est pas à chercher  dans l’art mais dans la manière : support et procédés changent et avec eux le prix et la diffusion :  du parchemin au papier, du papier chiffon à la pâte à bois ; du tapis, vitrail livré aux regards du peuple aux parchemins enluminés, réservés à des institutions ou à de très riches particuliers,  puis du livre précieux,  aux histoires en Images d’Epinal imprimées par milliers, ou aux  bandeaux dessinés -  assez souvent muets - des  gazettes populaire, particulièrement celles qui se consacrent au rire et à la caricature… l’expansion du genre s’accélère jusqu’à l’apparition en France, début 20ème, des journaux pour la jeunesse spécialisés dans la BD,  que leurs acheteurs appelaient des illustrés (1).

Statut

Succès populaire, le public se partage, grosso modo,   entre petits formats pour adultes et formats journalistiques pour la jeunesse. Les illustrés pour enfants et adolescents connaissent au moins depuis les années quarante jusque dans les années 80 en France et en Belgique, une forte présence catholique et communiste – le Protestantisme y investissant de beaucoup plus faibles moyens. Mais l’engouement des enfants se heurte à la réprobation des enseignants et des milieux « cultivés » aux yeux de qui la bd , au même titre que le roman photo, n’est que sous littérature. C’est donc, au temps des hebdomadaires illustrés, le petit peuple des enfants avec la complicité de parents déchargés d’ambition dans le domaine de la critique littéraire, qui va faire vivre les auteurs de bandes dessinées. Et ces derniers, jusque dans les années 70 ne se recrutaient pas systématiquement à la sortie des Beaux Arts ou de quelque autre grande école, à la différence des nouveaux talents dont la notice éditoriale n’omet plus jamais de citer les diplômes.

La tentation de l’élitisme

Le va et vient entre journaux et albums est constant dans la bande dessinée. Mais depuis la fin des années 70, en France, le nombre des hebdomadaires consacrés à la BD a chuté, beaucoup de maisons d’édition ont fermé, et la plupart des histoires dessinées paraissent aujourd’hui sous reliure sans prépublication dans la presse. . Il ne faudrait toutefois pas oublier que du côté catholique une véritable presse enfantine et adolescente de grande qualité  s’est maintenue avec succès et talent (cf. les publications de Bayard Presse). Évidemment l’évolution des autres éditeurs n’est pas de pure forme. Dans les années 80 elle accompagne le vieillissement de l’ancien public et un détournement du nouveau lectorat enfantin vers la télévision et la  vidéo, et aussi l’apparition des grands festivals (Lucca, Angoulême…) qui contribuent à donner à la BD son statut de « 9ème art » digne d’intéresser les adultes. Le renouvellement de la clientèle enfantine ou adolescente passe maintenant par une considérable industrie de l’héroïc fantasy recyclée dans les aventures extraterrestres, transnaturelles et gavées de surnaturel électronique, le commerce des mangas dont les sous-produits sont simultanément disponibles en cassettes, DVD, jeux .etc… Sous une forme plus classique les histoires enfantines reprennent pied dans la BD par le biais de récits censés mettre en scène la vraie vie des enfants. Cette catégorie aux visées inégales donne aussi bien l’émouvant Un petit caillou dans la chaussure de Cauvin dans la série Cédric chez Dupuis que la série Les petits Spirous de Tom et Janry, obsédée de petites cochonneries, peut-être destinées au voyeurisme adulte, ou le célèbre Titeuf, astucieux et commercial.    Par ailleurs le public adulte est visé par l’occultisme ou l’intrigue policière à base religieuse (Le triangle secret, La loge noire, Décalogue…), le journalisme en dessin (L’or bleu , Le photographe, Tchernobyl mon amour…). 

Par égard pour le peuple

À ce point de son histoire la bande dessinée a conquis sa reconnaissance de 9ème art. En même temps que sa place dans la culture populaire et les plaisirs des jeunes a régressé, alors que le poids des besoins financiers s’alourdit, il est devenu malséant de se vanter d’ignorer Fred, Hergé ou Hugo Pratt. Une vaste élite de connaisseurs s’est constituée mais le va et vient entre leurs goûts et la dernière mode commerciale me paraît plus libre que dans les autres domaines de la culture. Par son ouverture sur les autres genres du dessin  et de la narration - caricature de presse, illustration, dessin animé, cinéma, vidéo… la BD offre des ressources très variées et constitue un outil très souple pour l’animation, la pédagogie, l’expression, l’échange… Entre ces techniques et ces médias elle est capable de  créer des passerelles pour le savoir et le rêve. Après avoir été envers et contre tous les censeurs un élément de culture populaire elle a tout pour devenir un vecteur d’éducation populaire. Nous aurions tort de nous en priver.(2)

       JPM  avril-mai 2007

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(1) Ce survol tire ses plus solides informations du Collectionneur de Bandes Dessinées (CBD) n° 79

     Les origines de la Bande Dessinée – 3, rue Castex  75004 Paris

(2) On trouve des auteurs de BD parmi les enfants de la Miss Pop. Pourquoi rester sans relation avec eux ?