« La justice de Dieu, elle se rencontre,

ou mieux, on rencontre quelqu’un qui agit avec nous

de manière telle que notre vie est élargie, allégée,

rendue à ce que l’on sent être sa juste destination :

bien qu’allégée, elle prend aussi du poids. 

Christian Garin, 1943-2007.

Présence, journal de la Mission populaire,

décembre 2006

 Rapport d’orientation

 

Je souhaite la bienvenue à chacun et chacune aujourd’hui pour ce temps d’assemblée générale de la Mission populaire évangélique, un temps pour faire connaissance, pour se retrouver, pour réfléchir et pour décider. 

A ceux et celles qui, pour la première fois, participent à cette réunion, j’adresse un salut particulier : vous êtes ici chez vous. Parlez, écoutez, prenez des contacts avec les autres membres des Fraternités, vous êtes les bienvenus. 

Je salue les représentants invités de notre famille protestante, associations ou églises, membres comme nous de la Fédération protestante de France.

Je veux remercier le Foyer de Grenelle de nous recevoir chaque année et le travail du Secrétariat général qui, année après année,  permet à notre assemblée de se dérouler au mieux.

 

1/ De « délégués de Frat » à « membres de la Mission populaire évangélique »… des changements statutaires qui se mettent en place

 

 

L’assemblée générale de la Mission populaire évangélique que nous constituons aujourd’hui, réunit des membres de la Mission populaire évangélique généralement engagés dans les Fraternités de toute la France.  C’est une évidence… Mais jusqu’à maintenant notre assemblée générale était constituée de représentants des Fraternités (des « délégués » disions-nous), qui en tant que tels devaient constituer l’assemblée générale de la Mission populaire. Nous étions ainsi dans l’illégalité car les assemblées générales des associations cultuelles (les églises) doivent être constituées de personnes membres de l’association cultuelle.

De « délégués de Frat » à « membres de la Mission populaire », la différence n’est pas telle, me direz-vous, qu’il faille en faire tout un paragraphe en ce début de rapport d’orientation… d’autant que finalement, la composition de l’assemblée générale n’a pas été modifiée à ce point : les « membres » actuels de la Mission populaire évangélique appartenant par exemple à la Fraternité de Rouen, du Picoulet ou de Marseille aujourd’hui présents, sont bien souvent les anciens « délégués » des Fraternités de Rouen, du Picoulet ou de Marseille participant aux assemblées générales de la précédente formule.

Pourtant ce changement de mot traduit une véritable et indispensable adaptation juridique de l’ensemble de la Mission populaire évangélique aux lois de la République. 

 

Quelle est donc aujourd’hui notre organisation juridique ?

La Mission populaire évangélique est une association cultuelle selon la loi 1905 : elle est donc constituée de personnes physiques, elle a pour principal objet l’activité cultuelle ; elle peut recevoir dons et legs.

Chaque Fraternité de la Mission populaire évangélique est constituée sous la forme d’une association locale selon la loi 1901 qui a pour principal objet des activités sociales ou culturelles et qui peut recevoir des subventions.

Les relations entre l’association nationale Mission populaire évangélique et les associations locales des postes de la Mission populaire sont organisées comme suit :

 

a/ la charte de la Mission populaire évangélique (les articles 1 et 2 du préambule des statuts nationaux) est intégrée dans chaque statut des associations locales,

 

b/ des conventions standard de mise à disposition (actuellement en cours d’élaboration) régulent les relations financières et patrimoniales entre les associations locales et l’association  nationale,

 

c/ la Mission populaire évangélique est généralement propriétaire des locaux mis à disposition des associations locales, elle est toujours employeur des équipiers envoyés dans chaque poste,

 

d/ les ressources de l’ensemble proviennent principalement de dons ou legs pour ce qui est des activités cultuelles, de subventions pour ce qui est des activités sociales et de recettes propres (braderies, prêts de salles, etc.) pour l’ensemble.

 

Voilà chers amis. Je ne sais pas dire les choses plus clairement et je mesure combien elles sont, ainsi dites, rébarbatives.

Et non par jeu, je voudrais vous dire tout de suite combien je pense que cette organisation, que nous devons aujourd’hui suivre strictement, combien je pense que cette organisation est provisoire. Combien je pense qu’elle pourrait évoluer dès lors par exemple :

  Ø      que la Mission populaire aura retrouvé une capacité suffisante au niveau national pour recevoir des dons qui lui permettraient de salarier les équipiers envoyés, comme cela a été le cas durant des décennies (en fait jusqu’au début des années 90),

  Ø      que les pouvoirs publics auraient décidé de ne plus subventionner nos actions,

  Ø      que les Fraternités auraient moins de salariés ou que les équipes locales seraient constituées principalement des équipiers MPE,

  Ø      que nous ouvririons de nouveaux postes sans murs, en collaboration avec des partenaires comme la Cimade, le Défap (1)ou d’autres.

Sera-ce dans cinq ans ou dans vingt ans ? Nul ne le sait vraiment mais nous devons être bien convaincus que l’organisation que nous mettons en place aujourd’hui devra être réformée, qu’elle n’est qu’un outil provisoire au service de la vocation de la Mission populaire évangélique. Et nous sommes bien là dans la tradition protestante…

 

Quelle est donc cette vocation ? Et ensuite quelles sont nos « lignes directrices » au-delà de nos activités présentes ?

 

2/ La vocation de la Mission populaire : « apporter une religion de liberté et de vérité »

 

«  Dans ce quartier où vivent des dizaines de milliers de travailleurs, nous refusons une religion imposée, mais si quelqu’un nous apportait une religion de liberté et de vérité, nous serions prêts à l’écouter »(2)… il n’est pas d’autre vocation dernière de la Mission populaire que celle qui lui a été donnée par l’ouvrier de Belleville en 1871.

 

L’identité de la Mission populaire se découvre dans des histoires d’hommes et de femmes, du peuple bien souvent, dont la vie est transformée, dont l’existence est enrichie, dont les convictions sont affermies au creuset d’une Fraternité de la Mission populaire évangélique… Tout comme l’identité de Jésus-Christ se découvre dans les histoires bibliques du quotidien, celle de la femme adultère (3) ou celle du collecteur d’impôts(4), dans l’histoire du patron-vigneron(5) ou dans celle de l’aveugle guéri(6)…

 

La vie de la Mission populaire, c’est d’abord le cheminement d’hommes et de femmes qui ont trouvé en son sein une main à serrer, une personne à rencontrer, une parole de liberté à entendre, des fidélités qui font vivre, une place qui remet debout, une histoire qui est devenue sienne…, des hommes et des femmes de tous horizons, et souvent du peuple, qui ont trouvé à la Mission populaire ce que l’Evangile appelle un nom, des hommes et des femmes à qui il arrive de dire en parlant de «  leur » Fraternité : « c’est ma maison ».

Ainsi les personnes qui passent le porche des Fraternités tant pour « bénéficier » de telle ou telle de nos actions sociales que pour les encadrer, ces personnes devraient pouvoir y trouver un « plus », un au-delà du service attendu ou accompli : « la Mission populaire c’est comme le supermarché on en repart souvent avec plus que ce que l’on a prévu d’y trouver ! »(7)

 

La vocation de la Mission populaire évangélique est donc centrée non pas tant sur les activités elles-mêmes(8) que sur les personnes que ces activités donnent à rencontrer. Et c’est bien en cela que la Mission populaire évangélique est une association cultuelle, une Eglise.

 

3/ Récupérons-nous ? En rajoutons-nous ?

 

Ainsi dite, cette vocation pose de vraies questions, de redoutables et récurrentes questions que nous devons affronter ensemble car elles entravent nos réflexions et nos comportements si nous ne les traitons pas. Ce sont les questions du prosélytisme et de la confession :

 

=  utilisons-nous nos actions sociales pour récupérer des hommes et des femmes à d’autres fins : ne sommes-nous pas en train alors, comme le disait le pasteur Dietrich Bonhoeffer(9), de « fondre sur quelques malheureux dans leur moments de faiblesse et les violer religieusementpour écouler chez eux notre marchandise » ? C’est la question du prosélytisme.

 

= nos braderies ou soutiens scolaires, nos activités d’insertion sont légitimes en tant que telles, ne se suffisent-elles pas ? Qu’est-il besoin d’y rajouter une couche ? Ne devons-nous pas, tel le levain dans la pâte(10), nous fondre et partager le pain que nous contribuons à pétrir ? Ne sommes-nous pas les héritiers d’un monde religieux qui aujourd’hui se serait largement professionnalisé ? C’est la question de la confession.

 

Je vous propose de réfléchir à ces deux questions à partir de quatre affirmations qui me semblent constituer nos lignes directrices et que je soumets au débat de l’assemblée générale.

a/ la première affirmation est idéologique. Elle est institutionnelle. Nous voulons promouvoir la liberté des débats et des convictions. Il s’agit, comme le disent nos textes fondateurs, de « militer pour  une laïcité qui favorise et garantisse le libre débat des convictions et la libre collaboration des personnes ».(11)

>>>>> La Mission populaire évangélique appartient à une famille, la famille protestante, qui au sein de la République a toujours promu cette perspective laïque.

 

b/ la deuxième affirmation est confessante. Elle est tout d’abord personnelle. Je crois que l’Evangile, personnifié en Jésus de Nazareth mort et ressuscité, m’accueille tel que je suis et me rend libre. C’est chaque jour et de partout que je, et nous, recevons ces paroles de liberté et de vérité. L’Evangile n’est pas essentiellement affaire de chapelle. L’acte le plus banal et le moins confessant peut être un témoignage évangélique bouleversant et vice-versa le religieux assené peut être un contre-témoignage.

>>>> Confesser l’Evangile c’est garder la personne de Jésus-Christ en horizon et avoir une référence (les textes bibliques) ouverte à l’interprétation et donc à la liberté de chacun.

 

c/ la troisième affirmation est opérationnelle. C’est au pas de ceux et celles avec qui nous cheminons que nous marchons… au point parfois que la Mission populaire a semblé se fondre dans son environnement. Nous épousons notre temps et sommes attentifs en premier lieu à ce qui fait vivre, souffrir ou espérer les hommes et les femmes dans les villes où nous sommes implantés.

>>>>> La pratique de la Mission populaire est fondée sur les besoins et la vie des hommes et des femmes avec qui elle marche : elle est en réseaux avec tous ceux et celles, proches, qui agissent dans le même sens.

 

d/ enfin la dernière affirmation est stratégique : nous visons à rassembler fraternellement des personnes dans nos Fraternités aux frontières poreuses. Il s’agit bien de nouer avec ceux et celles qui passent le porche des Fraternités des relations proches, de se réunir pour décider ensemble des actions à mener, il s’agit bien de faire place à l’autre, à l’étranger. Afin que chacun ait un nom(12).

>>>>> Notre objectif  en fin de compte est de constituer des maisons dans lesquelles se retrouvent hésitants et croyants, tièdes et farouches, paroissiens fidèles comme réfractaires de la liturgie, des lieux communautaires, populaires et ouverts.

 

4/ plutôt « populaire » que « pauvre », plutôt « des membres » que « des bénévoles ».

 

La liberté des convictions, la personne de Jésus-Christ, le pas à pas avec l’homme d’en face, le rassemblement fraternel voilà le « carré magique » qui me semble encadrer le débat autour de ces questions de prosélytisme et de confession. Et qui donne des lignes directrices à la vocation de la Mission populaire et aux activités des Fraternités.

«Lignes directrices » qui font que nous sommes plus proches de l’éducation populaire que de l’association diaconale, que le « P » de M.P.E. est plus proche de « populaire » que de « pauvre » :

si nous devons répondre aux pauvres gens qui tendent la main en passant notre porche, nous devons aussi nous adresser aux hommes debout, aller les chercher et leur donner, pour eux-mêmes, le goût des « Fraternités ».

De même, si je reprends nos « lignes directrices», alors il nous faut parler de « membres » des Fraternités, beaucoup plus que de « bénévoles, de salariés et d’usagers » :

les Fraternités sont constituées de personnes qui ont vocation à cheminer ensemble, à nouer des relations fraternelles  et à s’enrichir les uns les autres.

« Il n’y a pas beaucoup de lieux où les hommes peuvent se construire… il y a beaucoup de lieux où ils sont assistés, où ils sont encadrés, où ils sont exploités, mais pas beaucoup de lieux où ils peuvent se construire. La Mission populaire est un de ces lieux »(12).

Lors du culte demain matin nous saluerons les nouveaux venus et les partants parmi nous : permettez-moi dès maintenant de rendre ici un hommage particulier à Richard Dahan qui va quitter la responsabilité de Secrétaire général au 1er juillet prochain. Dès ce rapport d’orientation, je veux dire merci à Richard –et Arlette à ses côtés- en notre nom à tous et en mon nom propre.

  

Bertrand Vergniol

 


[1] Le Service protestant de mission  qui agit à l’étranger un peu comme la Mission populaire agit en France

[2] Yann REDALIE : Mission populaire, Labor et Fides, 1981, p 7.

Citation de Ch MEYLAN, La Mission populaire évangélique, thèse présentée à la faculté libre de théologie de Lausanne, 1936

[3] Evangile de Jean, chapitre 8, versets 1 à 11

[4] Evangile de Luc, chapitre 19, versets 1 à 10

[5] Evangile de Matthieu, versets 1 à 16,  (voir l’article rédigé par Christian Garin dans notre journal trimestriel, Présence, décembre 2006 )

[6] Evangile de Marc, chapitre 8, versets 22 à 26

[7] comme le disait Guy Bottinelli, ancien équipier de la Mission populaire

[8] activités qui, du théâtre à l’alphabétisation, de la Croix-Bleue à la braderie, etc. évoluent au fil des époques et des lieux

[9] Dietrich Bonhoeffer est connu dans les milieux théologiques pour sa résistance au nazisme : il a été exécuté sur ordre de Hitler en avril 1945

[10] Evangile de Matthieu, chapitre 13, verset 33

[11] Charte de la Mission populaire évangélique, article 1

[12]  les chapitres 42 à 49 du livre biblique d’Esaïe décrivent fastueusement cette perspective.

[13]  Je laisse à chacun le soin de retrouver l’auteur de cette citation parue dans un des Echos rédigés après un Comité national de 2006.